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3
sur 5

Chercher à avoir froid aux oreilles en Californie: c’est plus ou moins le curieux projet de The Soft Moon depuis ses débuts. Luis Vasquez, l’homme plutôt solitaire derrière cette fausse formation, a cette fois laissé une relative latitude à un second cerveau, celui du producteur Maurizio Baggio. Entre ses mains les deux extrêmes qui bataillent sous la lune, loin de se fondre en une dangereuse équation chaud+froid=tiède, auraient plutôt tendance à se radicaliser. Et le traitement vicié que Vasquez fait subir à ses souvenirs de new wave se révèle cousin de l’Hantologie à l’envers à l’œuvre sur le récent Jam City.

Ce qui se traduit ainsi: Deeper évoque tour à tour un Talk Talk héroïnomane ou un A-Ha psychotique et nihiliste. Sur lequel plane, avec des ailes de corbaque et de façon évidente, l’ombre de Trent Reznor. Mélange de noise crade et de pop dark à la mélancolie surgelée, d’indus et de Findus, le son de Soft Moon parvient pourtant à nous intéresser aujourd’hui, voire à nous intriguer. On se laisse volontiers happer par le flip, et par les effluves où infusent, entre autres, les atmosphères d’Angelo Badalamenti. D’ailleurs, l’intro du titre le plus fort de l’album, le puissamment entêtant Wasting, pourrait parfaitement servir de générique à la future saison de Twin Peaks, avant de s’envoler en faux tube angoissé, ample et obsédant. Wasting dessine ainsi, avec le plus énergique et tendu Far un début d’album soufflant.

Sur la longueur, en revanche, la production jouant un asthmatisme forcené peut lasser. Et elle étouffe même un peu, d’ailleurs, la pourtant belle transe de Desertion. Les trames, qui piochent aussi chez Depeche Mode comme chez Suuns, perdent parfois en consistance, et pour faire tenir l’édifice, Vasquez et Baggio vont parfois chercher des éléments très « série B »: voir les zigouigouis SF douteux sur Wrong. Mais c’est précisément ce genre d’écarts qui nous amène à nous interroger: et si, au contraire d’une œuvre-statement pas tout à fait à la hauteur revendiquée, Deeper était tout simplement un excellent disque de transition ?

Suivant cette piste, c’est le final qui nous retourne: Being, ses collages et son rendu dégueulasse, son ambiance de série Z schizo, conclut l’album sur une note à la fois plus humble et plus terrassante que les titres parfois un peu poseurs (bien que souvent excellents) qui le précèdent. Luis Vasquez laisse ainsi espérer un avenir toujours aussi tendu mais libéré de ses atavismes coldwave. Car c’est en poussant ses aspects les moins hiératiques que The Soft Moon trace ses perspectives les plus fécondes.