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5
sur 5

Ca commence à se savoir, plus timidement en France qu’ailleurs en Europe où cette formation se produit régulièrement depuis des années : le Fonda-Stevens Group est l’un des meilleurs messages d’espoir en provenance de la planète menacée du jazz. Entre le mercantilisme qui propulse chaque saison ses pelletées de faux prophètes et le cercle des intouchables de l’improvisation, bannis de toute arène un tant soit peu publique, il est bien difficile pour des hommes qui croient encore au jazz (oui : le « swing » -au risque de complications-, formes et formules) de se frayer un chemin vers un public qui, nous en sommes persuadés, n’attend qu’eux et ne le sait pas. C’est avec la conviction que cette musique a encore un avenir que se sont associés Joe Fonda, par ailleurs bassiste de Braxton, et Michel Jefry Stevens, que l’on pourrait, par facilité, désigner comme le Dave Douglas du piano (clarté, élégance, intelligence jamais prise en défaut, et un cœur gros comme ça…). Le présent enregistrement illustre l’extraordinaire potentiel du groupe et de ses leaders. C’est en effet un quartet de transition qui nous livre un album parfaitement achevé ; pris sur le vif, il ne laisse rien filtrer du drame que fut pourtant la séparation d’avec Mark Whitecage qui formait avec Herb Robertson, indisponible lors de cette tournée d’octobre 99, une époustouflante première ligne. Paul Smoker, seul, a donc relevé le gant. Avec succès.

Puissant, volubile à l’occasion, toujours précis, grand manieur de sourdine, continuateur de Bubber Miley ou de Cootie Williams comme de Bill Dixon, sa prestation dans Haiku, devenu ici un véritable concerto à son intention, donne la pleine mesure d’un impressionnant talent multiforme. Telle est la cohésion du quartet que jamais on ne se sent en présence d’une formation si réduite. Le jeu de Stevens, soliste inspiré, accompagnateur idéal dont chaque note porte, sa densité constamment mesurée ; la solidité de Fonda, ses carrures, son nerf ; la battue de Sorgen (ce Janus est « aussi » le batteur de Hot Tuna !) généreuse et pesée avec une science consommée des couleurs -tout cela se fond en une musique constamment excitante. On y repère un sens profond du blues, un goût des structures complexes mais fortement charpentées, un usage peu fréquent de toutes les dynamiques, et une joie, une immense joie de jouer. Le secret d’une telle réussite réside sans doute dans l’adéquation totale entre un répertoire original fort, dû à parts égales à Fonda et Stevens, et les qualités de stylistes des musiciens impliqués, formidablement complets et complémentaires. Trop rares sont aujourd’hui les disques auxquels on peut revenir encore et encore pour ignorer celui-ci… on pourra alors remonter aux précédents : Parallel lines (Music & Arts / 979), Evolution (Leo / CDLR 260), et suivre le fil des discographies pour découvrir l’ampleur d’une œuvre qui nous tend les bras. Enfin, pour la petite histoire, il est rare qu’un producteur voué à des musiques plus « radicales » et peu enclin à des déclarations fracassantes, sorte sur ces mots de sa réserve : « Je, soussigné Leo Feigin, producteur de ce CD, confirme par la présente que j’ai attendu un enregistrement de cette sorte pendant vingt ans. » Suit une bordée de qualificatifs décrivant la situation actuelle du jazz qu’il serait dommage de traduire. Profitez de l’occasion pour les découvrir sur le site de Leo Records.

Paul Smoker (tp), Michael Jefry Stevens (p), Joe Fonda (b), Harvey Sorgen (dm)
Live au Bunker Ulmenwall de Bielefeld (Allemagne) les 21 et 22 octobre 1999