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4
sur 5

On commençait à s’inquiéter de l’absence du jeune multi-instrumentiste Carlos Maza, dont on était sans nouvelles depuis son Nostalgia en piano solo, voilà bientôt cinq ans : le grand retour est à la fois massif et lumineux puisque sa maison de disques ne prévoit pas moins de quatre albums, et que Tierra Fertil, qui inaugure la série, est un petit chef-d’œuvre. Rappelons brièvement le parcours de ce surdoué né au Chili en 1974 d’un père militant, qui croupissait d’ailleurs à l’époque dans une cellule du régime de Pinochet : sa famille se réfugie quelques années en France avant de s’installer définitivement à Cuba, où le musicien en herbe suit un enseignement musical gratuit. On le découvre en France (où il garde d’importantes attaches) à l’occasion d’une série de concerts donnée en janvier 92, au terme de laquelle il enregistre pour EMP un premier disque en solo, Donde estoy ? (« Qui suis-je ? », en version française). Question intéressante ; la réponse ne tardera pas : trois disques plus tard, le pianiste (guitariste, flûtiste, saxophoniste, chanteur…) s’impose en trio comme l’explorateur le plus aventureux qu’ait connu le latin-jazz depuis Egberto Gismonti, dont il reconnaît d’ailleurs clairement l’influence, y ajoutant en outre celle d’Hermeto Pascoal. C’est donc sous des auspices flatteurs et encourageants que Maza jette les ponts entre deux traditions musicales et culturelles : le Brésil et Cuba (d’où le nom du projet, Cubrazil) sont brassés dans une curieuse et formidable entreprise de mélange, de rénovation et d’ouverture qui aboutit, grâce à une créativité et une personnalité décidément singulières, à un son neuf et à un monde totalement original. Et, partant, difficilement descriptible.

On est emporté par le piano cristallin de Carlos Maza, qui en joue avec une économie et une clarté lumineuses, délaissant volontiers la partie basse du clavier pour générer une pluie d’arpèges d’une étonnante légèreté. La même magie se reproduit lorsqu’on le retrouve à la guitare à dix cordes dont il colore un monde sonore d’une richesse sans pareille. A ses côtés, Carlos Malta (basse, flûtes, saxophones) et Kesso (percussions) forment une paire pertinente et soudée, on ne peut plus à l’aise dans le contexte de ces compositions pleines de tout ce que Carlos Maza a entendu, senti ou créé lui-même au long de son trajet musical. Les fruits d’une vie (traditions cubaine et brésilienne, donc, jazz et musique classique sans doute, origines chiliennes en filigrane, souvenirs de ses passages chez Gismonti et Pascoal, justement) replantés dans la terre fertile (d’où le titre), copieusement arrosés d’idées originales et d’une poésie personnelle qui rend sa musique inouïe et inimitable. Un album qu’on écoute et réécoute sans lassitude, dont on apprend par cœur les mélodies joyeuses et les chants flamboyants, définitivement converti à l’œcuménisme surprenant de ce Chilien surdoué.

Enregistré les 10 et 11 juillet 1999 à Pompignan (France)