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5
sur 5

« Featuring James Moody & Los Papines. » Ce sous-titre a son importance puisque le chemin de Ray Barretto l’un des chefs de file des salseros, issu de l’orchestre historique de Tito Puente- a croisé plusieurs fois celui de Moody, chez Dizzy Gillespie d’abord, le premier jazzman à exploiter sérieusement le filon latin, puis dans les parages de Gene Ammons. Barretto est sans doute, parmi les percussionnistes afro-cubains, l’un des plus sollicités par les musiciens de jazz qui apprécient la souplesse de sa frappe, ses nuances et son swing. De son côté James Moody n’a jamais dédaigné jouer dans ce contexte, depuis ses engagements à répétition auprès de Gillespie, qui marqueront sa carrière d’un sceau indélébile, jusqu’à des associations passagères évoquant le contexte latin-jazz dans lequel on le trouve toujours frétillant. Cela posé, et en contradiction avec un titre qui laisse présager les débordements explosifs coutumiers de la salsa, Barretto nous livre un album tout en finesse, fourmillant d’idées, de solos inspirés, bâti sur un répertoire habilement mêlé de classiques du jazz (Round’ Midnight, Hi-Fly) et du rhythm’n’blues (Fever). Le choix inaugural de la composition de Randy Weston boucle étonnamment un périple qui, de Brooklyn à Brooklyn, relie trois continents, résume trois héritages, africain, américain et caraïbe, fait jouer les métissages entre eux jusqu’à fusion complète. Un hommage à Tito Puente fournit à Adam Kolker le tremplin d’un solo idéal pour son ténor enroué, auquel fait écho la voix cassée, émouvante, du congaîste (Para que niegas). Aux antipodes des trompettistes latins qui rivalisent dans le suraigu et font étalage d’une vaine pyrotechnie, John Bailey cisèle des interventions équilibrées dont aucune note n’est superflue.

Tous les solistes font preuve, en résumé, d’une tenue que pourraient leur envier bien des jazzmen jouissant aujourd’hui d’une considérable réputation. Les arrangements varient les effets : ensembles chatoyants (Trance dance) ; mise en espace de Sunset on the Trail, où la contrebasse installe un riff creusé par des percussions détendues au profit de deux flûtes en dialogue ; introduction judicieuse de Round’ midnight sur l’intrigant ostinato d’un piano carillonnant, puis un bref développement gigogne menant au thème… Les trouvailles sont trop nombreuses pour qu’on en donne le détail. Elles contribuent à faire de Trance Dance bien davantage qu’une tranche de musique épicée, qu’un morceau de vie haut en couleurs. Formant tissu, elles manifestent tout le contraire de l’habileté : la noblesse d’une pensée de la musique qui, au travers de formes nées d’une hasardeuse promiscuité, tentée par tous les « populismes », proie facile du music business, a su se conquérir une légitimité très au-delà de sa circonscription.

John Bailey (tp), James Moody (as, fl), Adam Kolker (ss, ts), John di Martino (p), Johannes Weidenmuller / Gregg August (b), Vince Cherico (dm), Ray Barretto (congas, vcl), John Rodriguez / Bobby Sanabria (perc) + Los Papines (perc. cubaines)