Les deux premiers albums des Feelies sont enfin réédités. On n’y croyait plus. Commencer par dire que Crazy rhythms le bien nommé demeure aussi emballant qu’on imagine qu’il était au premier jour (1980). Le clic-clic qui s’entête 20 secondes en incipit n’a rien perdu de son mystère ni de son pouvoir de fascination. Et tout ce qui suit fait encore mouche pour l’essentiel : la structure progressive mais ramassée des chansons, l’ineffable pic-vert mécanique qui tient le diddley-beat, l’absence effrontée de cymbales, les micro-percussions renforçant ça et là l’aspect polyrythmique, les riffs obsessionnels et les soli de guitares verlainisant / robert-frippés de Glenn Mercer (lire notre interview).

Et bien sûr, ces mots de peu qu’étrangle le chant de Bill Million (très bon imitateur d’iguane sur Loveless love, bel éructateur anxieux le reste du temps). Les chœurs poussés à la diable peuvent évoquer des espèces de Beatles bourrés, d’ailleurs repris pied au plancher le temps d’un Everybody’s got something to hide (except for me and my monkey) qui fait flipper (et ce qui fait flipper fait plaisir).

La production est insolente, très aimablement vieillotte dans sa bizarrerie à peine mesurée : les voix ont été tabassées au coeur du mix et la batterie mise aux avant-postes, de singuliers silences entre certains titres ponctuent la chose comme autant de points d’interrogation/suspension, troubles rigolards ou prises d’élans précédant la folle allure. La stéréo, enfin, ne manque pas de culot. On dit « vieillotte » ce qui n’empêche en rien d’en retrouver la plupart des merveilleux tics aujourd’hui jusque chez Animal Collective, The Dirty Projectors en passant par The Dodos ou Vampire Week-End. Noter pour finir que Crazy rhythms joue des paradoxes avec une vigueur et un aplomb qui achèvent d’en faire le lustre. Son panache inquiet, son primitivisme cérébral, l’urgence et l’immédiateté de ses langueurs excitent l’imagination baroque de l’auditeur et réjouissent le chroniqueur adepte de l’oxymore.

The Good earth, second album des Feelies attendra six ans pour voir le jour (entre temps le groupe se sera séparé puis reformé avec le noyau dur Million-Mercer comme seuls rescapés du radeau initial). C’est à Peter Buck (de R.E.M), admirateur sincère à ce que l’histoire en a retenu, qu’il incombera de le produire. Si l’on y retrouve le chant calcaire, les guitares expansives et diffractées que nous évoquions plus haut, l’ensemble s’est assez joliment délayé dans un spectre sonore étendu , peut-être un peu normalisé. Plus pastoral, plus nuancé, attentif à son équilibre entre force tellurique et une certaine grâce aérienne, The Good earth témoigne d’un songwriting toujours séduisant. Mais le charme hébété, castagneur et saisi de trouille des premiers pas s’est peut-être estompé au profit d’une aisance panoramique évoquant plutôt Neil Young, Big Star ou le Murmur de R.E.M. que le post-punk nourri auVelvet qui cognait d’un bout à l’autre de Crazy rhythms. Les chansons sont racées jusque dans leur classicisme neuf et les arrangements inventifs, parfois surprenants (l’intro de Tomorrow today). La science électrique des guitaristes continue d’exciter durablement. S’il fallait à nouveau se laisser aller au jeu des comparaisons avec la production contemporaine, c’est cette fois un groupe comme Wilco qui viendrait à l’esprit.

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