Son premier long-métrage lui avait valu la palme d’or, Cristian Mungiu a choisi cette fois d’initier un projet collectif : une série d’histoires drolatiques et absurdes qu’on se racontait sous l’ère Ceausescu et dont il a confié la mise en scène à une poignée de jeunes cinéastes, comme pour achever de nous convaincre par ce tir groupé de la vitalité du nouveau cinéma roumain. Oeuvre véritablement collective, ce qui n’est pas si fréquent, frappant par son unité et l’absence de signature immédiatement identifiable, ces Contes de l’âge d’or nous accueillent en terrain connu : tracasseries d’un pouvoir arbitraire et procédurier, marché noir et débrouille, bourgades rurales arriérées… Soit un inventaire attendu des dysfonctionnements du bloc soviétique en général et du régime tyrannique et mégalo de Ceausescu en particulier, que pointait déjà Pintilie dans les années 1990, et remis sur le tapis par les grands films roumains de ces dernières années.

Il suffit pourtant d’un coup d’oeil à l’affiche pour se convaincre que l’ambition ici excède le lieu commun, le discours historique largement rebattu : contes (de l’âge d’or), annonce le titre, légendes (de l’activiste zélé, du photographe officiel…), scandent les parties. Il y a quelque chose d’assurément dérisoire dans cette fausse solennité, mais aussi la volonté manifeste de hisser la banalité du constat à une dimension autre. Des chaises volantes sans maître, une photo grossièrement truquée : le film recherche l’image-choc, le gag génial et incongru qui pourrait symboliser le pays tout entier. On pourrait facilement trouver ça imbuvable, chez Kusturica par exemple, mais ici non, l’esprit de dérision et cet humour de l’Est si particulier, mi-noir mi-absurde, venant prévenir tout pompiérisme. Parce que la métaphore ne procède pas d’une volonté préalable de signifier, mais s’inscrit sans forcer dans le sillage de l’anecdote.

Pour autant, on est loin du chef-d’oeuvre que certains auront cru deviner : le film est maîtrisé mais jamais étincelant, sa gestion assez exemplaire de la forme courte le condamne aussi (revers de la médaille) à un certain systématisme. On portait le même diagnostic pour 4 mois, 3 semaines, 2 jours, et 12h08, à l’Est de Bucarest : l’un parvenait à muer le récit d’un avortement sordide en un suspense assez saisissant, l’autre faisait de l’enregistrement d’une émission radio poussiéreuse une satire triste et brillante, sans jamais s’écarter d’une ligne un peu trop apparente. Pour le cran au dessus, il fallait aller retrouver La Mort de Dante Lazarescu : indécidable entre la farce et le suspense, celui-ci se révélait à la fois plus ferme et plus inspiré, dessinait une odyssée hospitalière tragicomique et glaçante sans se départir d’une étonnante sobriété. Un truc se produisait, sur lequel on n’a peut-être pas encore complètement mis le doigt, mais qu’on est sûr de ne pas avoir retrouvé chez ses confrères seulement doués. Le prochain long-métrage de Cristi Puiu est annoncé « prochainement », on espère qu’il surpassera une fois de plus ces Contes plaisants, mais un peu limités.

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