Après l’annonce de la sortie de Love, j’ai été sur le site web du disque (qu’on ne s’est même pas donné la peine de m’envoyer), j’ai scrollé le streaming et je me suis dit que c’était une arnaque : une sorte de compilation Soulwax des meilleurs morceaux des Beatles, mixés dans le beat, cuttés dans le lard, un agrégat de bootlegs destiné aux fêtes de fin d’années, juste pour les fins de mois des Martin père et fils et pour un show à Las Vegas. Je me souvenais des horribles nouvelles version de Free as a bird et Real love concoctées pour l’Anthologie, avec post-synchronisation moderne (Pro-tools et plug-ins) sur vieilles bandes à gros grains et je pensais que Love était du même tonneau, une arnaque pour les fans, le jackpot pour les majors.

Et puis, des amis m’ont conseillé de prêter une oreille un peu plus attentive à ce projet. Ils m’ont dit que le son était « énorme » et que ça faisait longtemps qu’ils n’avaient pas eu autant de plaisir en écoutant un « album » des Beatles. Alors, j’ai bien voulu les croire et réessayer, plein de circonspection mais aussi de curiosité. Je me suis procuré les morceaux et ai descendu le boulevard Magenta avec le Love des Beatles dans les oreilles. Et bon, c’est vrai que le charme opère, dès Because, ces harmonies vocales rafraîchies sur petits oiseaux, avec les silences étirés, ça fait son petit effet d’introduction. Le reste souffle l’auditeur, parce que c’est gonflé au Pro-tools, que les nouveaux mixs sont judicieux (la stéréo en hard-panning n’est pas complètement trahie, même si les batteries se retrouvent généralement au centre, les graves grossies), le tout redonnant une énergie « moderne » aux titres originaux, l’impression d’écouter les meilleurs morceaux du meilleur groupe de pop de l’année 2006. Mais l’intérêt n’est pas là.

L’intérêt de Love, on l’aura tous remarqué, c’est le « grand mix » qu’il opère sur l’oeuvre des Beatles, la « relecture » de George et Giles Martin sur la discographie du quatuor : quand il ne s’agit pas de bootlegs épurés (Hey Jude, réduit -heureusement- à sa plus simple expression) ou de versions alternatives remixées (The Walrus), la plupart des morceaux sont double ou triple, se mélangeant selon un même tempo ou une même tonalité : Julia / Eleanor Rigby ou Drive my car / The Word / What you’re doing ou Being for the benefit of Mr. Kite! / I want you (She’s so heavy) / Helter skelter ou Come together / Dear prudence / Cry baby cry, le meilleur étant peut-être le mix in the beat de Revolution et Back in the USSR, et le moins réussi, sans doute Within you without you / Tomorrow never knows, une idée vraiment saugrenue de Giles, qui témoigne un peu de son incompréhension (et de son éloignement) de la « mystique » Beatles. Il n’empêche, l’enchaînement général des morceaux, qui forment un grand tout sans interruption, les parties instrumentales ou courts passages psychédéliques liant d’un bloc titres et périodes, font de Love une sphère parfaite : plus qu’un objet post-moderne recyclant tout et n’importe quoi, mais un système clos et auto-référent, avec ses principes, ses conséquences et ses corollaires, comme si les Beatles étaient à eux seuls toute l’histoire de la pop. Et ceci semble faire suite logique à l’utilisation de leur histoire et de leur répertoire par les Beatles eux-mêmes lorsqu’ils étaient encore actifs : Love existait déjà en quelque sorte dans la tête des Beatles quand Paul chantait She loves you à la fin de All you need is love ou quand John chantait « The Walrus was Paul » sur Glass onion (ou « I was the Walrus, but now I’m John » dans God, présente sur l’album Plastic Ono band), les Beatles étaient de leur vivant dans un « mix », l’auto-citation d’une oeuvre circulaire et auto-suffisante. Love serait donc l’étape suivante de ces initiatives des Beatles eux-mêmes et je ne m’étonne pas qu’elle soit le fait de leur « arrangeur », comme s’il y avait une sorte de destin de la musique des Beatles… De fait, si George Martin poursuit et achève dans Love une tendance des Beatles, d’autres l’ont fait avant lui : il y a des correspondances fulgurantes entre le montage des Martin et le Beyond the valley of a day in the life des Residents, et historiquement, ce sont bien les Residents qui ont utilisé les premiers l’oeuvre des Beatles comme un réservoir de bandes magnétiques, que l’on pouvait couper et coller à l’envi. Les Residents ont juste ajouté une dimension étrangement inquiétante à ce mix des Beatles, quand George Martin vise une certaine efficacité de comédie musicale.

Il y a enfin aussi un effet « anthologie » dans ce grand fourre-tout : lorsque I want to hold your hands débarque sur les hurlements hystériques des fans, c’est la vision documentaire, historique, des Beatles qui apparaît (les concerts inaudibles dans les stades, qui les contraignit à cesser toute représentation live dès 1966). Et c’est peut-être cette vision là que l’on gardera de Love, comme témoignage et synthèse d’une carrière et d’une discographie, avec sa dimension toute nostalgique, un air de « paradis perdu » (comme me l’a soufflé Pacôme Thiellement dans un mail à propos de cet album -merci Pacôme), qui donne à l’écoute de Love une saveur à la fois morbide et joyeuse. Pour toutes ces raison, Love est bien un disque important.

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