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4
sur 5

Ancien membre fantôme des Jungle Brothers (dès l’âge de 16 ans), Sensational (aka Torture) a glissé de Black Hoodz à Wordsound en un clin d’oeil de dingue, en passant par Matador… Après avoir écossé les labels (on citera son fameux Ra Ra kid issu de Crazy wisdom masters, édité sur Black Hoodz et sorti initialement sur Warner Brothers en 1992), ce pur produit de Brooklyn a fait une intrusion fracassante chez Wordsound, en partie grâce à l’aide de Bill Laswell. Tout cela ne l’empêche pas de continuer à fumer au minimum dix blunts par jour et autant de micros, de placer ses punchlines à l’envers et d’engluer son flow à des rimes qui giclent de gros blocs de funky shit (When I give’ em). Parfaitement à l’aise sur du rump shaker qui vous aplatit la face, Sensational étale sa voix de crack addict sans aménités, claque du rap-contact à foison en faisant valdinguer les beats cramés… On imagine bien Sensational vadrouiller dans les rues de Brooklyn tout en boucanant des big Phillies Blunts, pour se diriger paresseusement dans les studios de Spectre et balancer ses textes décalqués sur sa vie de vieux bandit isolé… Ce thug craquelé de Brooklyn ballotte en effet son flow aboulique et nonchalant sur des déplombages industrielles (Style notice) et du beat « cucumber slicé » au coupe-coupe (Breezy session). Lorsqu’il s’échauffe sur des cadences claquantes, Sensational boxe aussi avec les mots (I’be stylin’) en zigzaguant entre les infra-basses (Style notive). Lorsqu’il réchauffe ses cordes vocales, ce party jumper marmonne et beat-box dans des tunnels crasseux, chuchote seul comme un homme perdu, échange des élucubrations mystiques avec son micro…

Monarque de l’egotrip cradingue, Sensational arrive à faire swinguer les baffles et dandiner les pingouins comme personne, à fracturer le plafond de son voisin et à tirer des balles perdues sur les rats d’égouts qui l’escortent. Avec cette nouvelle sortie, Wordsound réussira peut-être à réunir les amoureux du hip-hop décalé et ceux qui lorgnent vers la musique industrielle et le dub ronflant, qui sait… ? Ce qui est sûr, c’est que le compère de Skiz Fernando (plus connu sous le pseudo de Spectre), n’oublie jamais de déménager les mots et de cramer ses propres scénarios. De fait, Sensational crache dans son micro et crie dans les rues qu’il est le meilleur Mc du monde, qu’il brille de façon naturelle et innée (Natural shine), avec une désinvolture qui le rend tantôt communicatif, tantôt troublant, mais toujours hip-hop (dixit l’adage maison : « I hang with motherfuckerz who breakdance », extrait de la BOF de Crooked…). Comprenez bien, Sensational est un gars qui vous plantera sa voix dans les veines si vous aimez la weed, qui pompera de grosses lattes sur votre joint et ne vous le rendra pas, qui dormira chez vous si vous voulez l’interviewer, qui exécutera la danse du chickenwing fou si vous essayez de le défier au mashed potatoe. Bienvenue dans l’abdomen de Natural shine donc, dernier album en date d’un Mc ceinturé dans les entrailles de N.Y.C, d’un gaillard qu’on surnomme aussi quelquefois « l’homme à la voix de crackhead calciné », d’un home boy flippé dont on a refusé mille fois le visa pour venir brailler en Europe…

De l’autre côté de la piste, son pote Spectre est toujours là pour l’épauler et le diriger, comme le confirment les sorties cumulées de Parts unknown et Crooked (film et bande originale mettant en scène Antipop Consortium, Prince Paul, Spectre ou encore et toujours Sensational…). Beats lourds et sirènes évanescentes croisent ici le fer pour faire du knock-out à un dub dégageant ses tempos et ses infrabasses avec bourdonnement, le tout sur fond de hip-hop caverneux et dérangé. Même si quelques rares passages sentent les fonds de tiroirs, Skiz Fernando (par ailleurs boss du label Wordsound et agitateur hip-hop depuis plus de huit ans) réussit ici à étaler ses vibrations ténébreuses, surtout lorsqu’il laisse Sensational (encore lui) placer son flow guttural…