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4
sur 5

Comme me signalait l’autre jour mon collègue Olivier Lamm, « qu’on soit ennemi ou partisan, on est tout autant victimes et bourreau, passeurs de hype. Obligés d’avoir un avis, de l’exprimer, de rejoindre un camp. De communiquer une opinion faite de bric et de brocs, de lucidité, d’excitation passagère et de mauvaise foi » Ainsi, parmi toutes les attitudes caractéristiques du métier de chroniqueur, l’attitude réactive logique d’un journaliste indépendant serait de s’énerver pour de bon sur un produit marketé à outrance comme l’est le nouveau Massive Attack, le « groupe le plus important de Grande-Bretagne », dixit le dossier de presse. Et puis, on écoute le disque, et on songe à cette interview de Jean-Louis Murat, vue un jour à la télévision, où le chanteur français disait : « Si je suis arrivé jusque là, c’est simplement parce que je suis bon. » Et il faudra bien admettre, malgré toute la mauvaise foi nécessaire à une bonne critique, que certains artistes (pas tous, malheureusement), trouvent le succès et la célébrité parce qu’ils travaillent, parce qu’ils ressentent une permanente nécessité créative, et aussi parce qu’ils sont les meilleurs médiums de notre époque, les meilleurs témoins du contemporain, parce qu’ils savent en témoigner mieux que les autres. Parce qu’ils sont talentueux, parce qu’ils sont bons. Le nouvel album de Massive Attack est bon.

Rien de surprenant à ça : plus de dix ans d’activité pour un groupe qui s’est peu à peu morcelé pour finalement n’être plus que le projet d’un seul, Robert Del Naja, alias 3D, ont permis à l’entité Massive Attack d’être artistiquement auto-suffisante, une référence qui ne s’alimente plus que de sa propre histoire, pour produire une musique unique, inouïe (à entendre sans sa portée superlative, au sens de « jamais entendu auparavant »). Il ne s’agit plus vraiment ici de « trip-hop », même si les beats caractéristiques du dub et du hip-hop sont présents, et si les effets psychédéliques (delays, échos, réverbérations, voix doublés, panoramiques) sont toujours de mise. En ce sens, le travail de production et les arrangements rappelle plus le travail électronicien de Boards of Canada, pour cette façon borderline d’inverser les bandes, de marier les contrastes, pour créer de petites perversions musicales à la toxicité assurée. Ce n’est pas non plus du rock, même si les amateurs du genre sauront être séduits par la ligne de basse de Special cases, répétitive et acérée comme du Shellac, par le chant tendu de Sinead O’Connor, ou par les montées progressives de volume et/ou de flottement, comme du Godspeed dopé au THC. Et si 3D emprunte à la grandiloquence hollywoodienne de la musique de soundtracks, c’est pour obtenir des ambiances amples mais tordues d’une heroïc-fantasy filtrée par la modernité (des choeurs sépulcraux mais pitchés, des nappes baroques mais de cordes synthétiques). Sombre, la musique de Massive Attack l’est également assurément, mais de cette manière consolatrice qui fait les grands disques, les moments épiphaniques surgissant par contraste plus fort encore au milieu d’une étendue mélancolique.

Bref, ce nouvel album de Massive Attack n’a évidemment pas d’équivalent. S’il se nourrit gloutonnement du monde moderne (les lyrics abordent les difficultés inter-relationnelles induites par les nouveaux moyens de communications, les arrangements de cordes sont explicitement orientaux, politiquement apologues de la mixité et de l’ouverture), il prolonge avant tout le mouvement opéré sur le précédent, Mezzanine : un mouvement chirurgical d’une lenteur extrême, portant des coups incisifs et profond dans notre conscience musicale. Ecouter 100th window peut s’apparenter au ralentissement artificiel du rythme biologique. Il s’inscrit dans l’urbain en en retirant la rapidité. Ecouter Massive Attack dans une grande ville revient à l’observer se mouvoir au ralenti. Ainsi est-on toujours en léger déphasage avec cette musique, qui va toujours moins vite que nous, et qui nous rattrape parfois, par surprise. Elle peut être un nouveau tapis sonore aux réflexions les plus introspective, comme une musique flottante (comme on parle d' »attention flottante »), égrenant ses effets de profondeur ou de proximité. Une musique de l’étendue. Et un disque excellent.