Les adeptes un peu chelous du projet expansionniste de Trey Spruance en conviendront aisément, ce Xaphan n’est pas le point d’entrée idéal pour pénétrer dans l’univers mirifique de Secret Chiefs 3. Et pour cause, tous ses morceaux ont été composés par John Zorn dans le cadre de son Book of angels, deuxième recueil de « mélodies » de la série Masada qu’il s’amuse à distribuer à ses musiciens préférés (de Marc Ribot à Medeski, Martin & Woods). Forcément moins démiurge qu’à son habitude, Spruance est donc ici contraint de percuter sa fusion gloutonne et ésotérique à la judaica insidieuse de l’ami Zorn, et se carre Xaphan, le plus sournois des comparses déchus de Lucifer qui voulait mettre le feu au Paradis.

Ceci dit, la marge de mouvement était large : les trois cent compos du deuxième livre de Masada sont volontairement abrégées, se limitant à la manière des standards be bop à des mélodies sommaires de seize mesures et quelques indications d’accord, et Spruance, en chouette encyclopédiste de l’exotica et des musiques orientalistes qu’il est, s’en est donné à cœur joie pour leur faire voir du pays. Le disque s’éparpille ainsi merveilleusement dans toutes les directions, sans souci des choses du goût ou de la modernité, et s’engouffre dans tous les sentiers qui se présentent sous son pas, tant est qu’ils bifurquent un tant soit peu. Tortillant dans des décors très vastes et infiniment colorés de percussions en avalanches, de cordes en tapis collants et de revêtement en guitares filtrées, les morceaux tentent toutes les avatars, d’un jazz oriental électrique un peu foireux à une grosse fiesta tzigane, d’un surf spaghetti tapageur jusqu’à une grosse flaque de cuivre metal exotica. Inévitablement, les envies de bœuf avec les membres du groupe Estradasphere ou le chouette Chas Smith (actuel Xiu Xiu)font un peu échouer quelques tentatives et dans ces moments là, Spruance semble s’être un peu fourvoyé dans la downtown muzak qui est le gros relou du catalogue Tzadik.

Mais quand il s’en tient au coeur ésotérique, fatalement cinématique de son opération, le disque se gorge d’air chaud et s’envole. Il y a les morriconeries astrales et lactées de Barakiel ou Hamaya, la « ghosbusterie » merveilleuse de Kemuel ou la chevauchée est-ouest impossible de Akramachamarei, autant de jalons vertigineux qui regardent le reste de la discographie de Secret Chiefs sans sourciller, de très loin en hauteur. Enfin, il y aurait beaucoup, beaucoup à dire des manipulations salaces que Spruance fait subir aux pistes et aux instruments. En attachant géotrouvetout de Protools, il polit le sarangi et l’autoharpe à même le tympan, convoques les pèches électroniques pour faire chanceler l’équilibre, érode les violon dans des vieux radiocassettes indiens, assène le mix d’éparpillements stéréophoniques violents, et paume volontiers les guitares dans des labyrinthes d’échos à bande. Grand producteur qui s’ignore autant que vrai visionnaire des vraies superstructures de notre monde, Spruance oeuvre pour ses édifices comme il empile les bouquins dans sa bibliothèque, et son érudition n’a d’égal que l’étonnement socratiquedans lequel il plonge nos petits esprits avides. Fascinant, perpétuellement fascinant.

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