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5
sur 5

Will Oldham, en bon apôtre du rock indé US, continue inlassablement de multiplier les petits pains, amuse-gueules et délicates mises en bouche sur de petits CD, ici un quatre titres en collaboration avec le manager producteur de Drag City Rian Murphy, là six morceaux avec le « marquis de Tren » aka Mick Turner de Dirty Three, pour deux disques excentriques, à rebrousse poil des attentes qu’ils devraient susciter.

All most heaven, avec sa pochette à la XTC (Oldham et Murphy déguisés en costumes XVIIe) et son backing-band de rêve (Jim O’Rourke, Archer Prewitt, Steve Albini, Bill Callahan, Edith Frost, David Grubbs, Laetitia Sadier entre autres), ressemble à une blague de potaches surdoués. On s’attendrait de la part d’un tel super-groupe à une historique band-aid song sous influence post-rock. Mais Rian Murphy a mis son carnet d’adresses au service d’essentielles pop songs, dans la veine de Phil Spector ou des Beach Boys, aux arrangements luxurieux de cuivres et de cordes qu’affectionne certes Jim O’Rourke aujourd’hui, mais qui surprennent lorsque les voix de Bill Callahan ou d’Edith Frost les surplombent. Cette musique de chambre indie, ces envolées de cordes et autres orgues vintage renvoient plus à la pop sixties des Kinks qu’à la neurasthénie de Smog ou de Tortoise. On découvre donc avec joie sur All most heaven l’humour et l’autodérision de ces noirs mélodistes, qui nous permettra de redécouvrir leurs œuvres antérieures avec un regard neuf. Car ce disque est gai d’un bout à l’autre, non seulement par l’usage de mélodies d’une beauté simplissime, mais aussi par le délicieux nonsense de lyrics onomatopéiques : « All day so / they boge in do bo / when you call the name / of they sing or they / I bmal bahl / hope they leave / and fall again » (Fall again). On ne sait ce qu’il y a de plus perturbant, qu’ils « boge in do bo » ou qu’il « bmal bah »… Serait-ce un nouveau langage lewis-carollien ? Ou un gimmick dadaïste ? L’hypothèse la plus vraisemblable serait que les notes de pochette traduisent littéralement les sons perçus par un auditeur non anglophone. Le « discours » se résumerait alors à une suite de sonorités insignifiantes, flatus vocis dont la seule fonction serait la musicalité, l’impact auditif. Oldham et Murphy désagrègent ainsi tout le mythe du songwriter inspiré, Smog et les autres énonçant avec enthousiasme ces onomatopées insensées, dans une joyeuse destruction de leur légende dorée.

Get on jolly, soit six titres chantés par Will Oldham sur une musique de Mick Turner, n’a pas l’entrain et la délirante exubérance de son voisin de bacs. Will Oldham interprète d’ailleurs ces chansons inspirées de textes du poète indien Rabindranath Tagore sous le nom de Bonnie « Prince » Billy, son « personnage » le plus sombre parmi ses nombreux projets. Spoken words, où mélodies monocordes chantées en toute sobriété sur des arrangements lancinants de guitares travaillées rendent ce disque sombrement atmosphérique. Les poèmes de Tagore sont magnifiques, sortes de perpétuelles prières et élégies mystiques, qui prennent une dimension toute contemporaine, moins folklorique, dans la bouche respectueuse de Will Oldham : « I know you take pleasure in my singing / In know that only when I sing do you hear me / Cause then I touch things I can’t touch, I touch parts of you I really can’t touch. » La gravité et la dimension spirituelle du personnage apparaissent ici de la plus belle manière, complètement à rebours de la dérision auto-parodique de son travail avec Rian Murphy.