Il flotte comme un parfum de nostalgie à l’Ouest. Pendant que, sur le front commercial, The Game règle ses comptes avec 50 Cent en 120 mesures sur sa mixtape-kalachnikoff Stop snitchin’ stop lyin’, avant un deuxième album évidemment très attendu, deux chouchous de l’underground californien left coast, les Peoples Under The Stairs et la paire Dudley Perkins / Madlib sortent deux disques gorgés de références au chaud passé de la musique Noire, sur lesquels plane l’ombre tutélaire du papy bariolé George Clinton. Lequel vient carrément donner son onction spatiale aux PUTS, sur un bref The Doctor and the kidd qui, l’espace de deux minutes, réveille le souvenir du Dr. Funkenstein, de Sir Nose, du Undisco Kidd et de tout l’attirail délirant des prophéties funkadéliques des années 1970. Mais Double K et Thes One ne cherchent pas pour autant à réinventer une nouvelle fois un P-Funk pour le XXIe siècle (après tout, The Coup fait déjà cela très bien) : Stepfather reste infusé de cette sauce mélodique raffinée dans la conception, et légère dans l’exécution, qui a fait de leurs précédents albums des trésors cachés pour tous les fans de l’école Native tongues du rap US. Le meilleur exemple en est certainement le bien nommé Tuxedo rap avec ses samples de violons qui, au moment du refrain, descendent sur les breakbeats sautillants sur lesquels le duo rappe son amour du cheeba-cheeba et du hip-hop (il y a des scratches à la fin).

Tout le long de ses 20 titres, l’album baigne dans une atmosphère douce de réminiscences intimes (le méditatif Days like these, dont les souvenirs familiaux s’achèvent sur un Have fun ! plein d’espoir), de célébration des petites joies de la vie (la bouffe, sur Eat street) et des jours dorés des débuts du hip-hop, purement old school (de Jamboree part. 1 frais comme une partie de double dutch à l’explicite Letter to the old school, les références aux héros oubliés de l’enfance du rap abondent, avec notamment une fixation sur Busy Bee) ou déjà gangsta (après un Jamboree part. 2 relâché où passent les 2 live Crew, La9x convoque toute la scène de LA d’avant Death Row, Records, des NWA à King T, en passant par Low Profile et Dj Quik). Mais les PUTS ne se contentent pas d’entretenir la flamme jazzy de leurs précédents opus ; ils s’essayent aux torpeurs reggae (Reflections, pas vraiment convaincant) mais également, avec plus de bonheur, aux plaisirs minimaux de l’époque, avec un Pass the 40 aux rythmiques sèches et hoquetantes à peine ornées de quelques glissades de synthétiseurs.

Ce que fait également Madlib, sur le deuxième LP du rapper-chanteur de Stonesthrow Declaime alias Dudley Perkins, lorsque, à la fin d’un disque placé sous le signe du deep funk craquant et sale des années 1968-75, il lâche soudainement un bouillonnement électronique (les 30 dernières secondes de Inside) qui s’achève en détournement pur et simple du Hall of mirrors de Kraftwerk par un Dudley métamorphosé en prêcheur electro sur le titre suivant (The Last stand). Avant cela, quand même, Madlib aura donné à son acolyte certains de ses meilleurs breakbeats, lui permettant de poser ses mélodies maladroites sur de solides blocs de funk -à l’image du titre qui ouvre l’album, et qui lui avait donné également son premier maxi, l’ultra efficace Funky dudley, à l’introduction parlée, hachée de « wow / wow wow wow » si typiquement clintoniens. Syncopes monstrueuses, refrain simplissime (« How’d’you get so funky / Dudley, Dudley ? »), le morceau est proprement renversant, et il a effectivement quelque peu tendance à écraser le reste du disque, dont les 12 titres suivants n’atteindront jamais ces sommets bondissants.

Pour autant, Expressions (2012 AD) n’est pas une déception. D’abord parce qu’il est court : alors que, fouettés par la concurrence de mixtapes gorgées de hits jusqu’à la gueule, les albums de hip-hop font désormais rarement moins de 70 minutes (+ DVD), on est ici heureux de retrouver le vieux format du LP, 45 minutes pour une dizaine de titres, qui conféraient aux 33 tours d’antan une bonne partie de leur urgence (pour comprendre, réécoutez le premier EPMD, par exemple). Ensuite, parce que, oscillant d’un morceau sur l’autre entre funk bandant et soul bancale, l’album est suffisamment varié pour ne pas lasser, et suffisamment crade, aux bons soins du sampler de Madlib, pour faire passer les tendances parfois un peu trop ramollies de Dudley P. Dudley P qui, de fait, n’est jamais meilleur que sur les titres les plus syncopés, ceux où le flow n’est jamais loin de la mélodie (comme sur Testin’ me, Dollar Bill ou sur l’ultra-funkadélique Get on up), plutôt que lorsqu’il s’imagine crooner bohème (Separate ways, Coming home). C’est d’ailleurs ici où la science musicale de Madlib fait merveille ; on le sait depuis A Lil’ light, Dudley Perkins n’a certes pas de voix mais sa voix est toujours un son, que Madlib utilise comme tel : en la découpant, en la dupliquant, en l’empilant parfois jusqu’à la paranoïa, comme sur l’apocalyptique Dear God qui conclut faussement le disque, avant un bonus nettement plus apaisé. Pas d’autre envie, alors, que de se remettre un coup de Funky Dudley, parce qu’il n’est de bon funk que répété encore et encore. Dansante, joyeuse, rythmée… vraiment, la nostalgie n’est plus ce qu’elle était.

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