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La lyre est au Soudan un véritable trait d’union entre plus de cinq cents ethnies. Ses noms divers, selon les dialectes (kussir, tamboura, basamkob, kuniang), désignent pourtant un instrument partout fort semblable. Un club s’est constitué à Khartoum pour la défendre contre l’oud qui risque de la détrôner. Le programme intelligemment composé de ce double album fait entendre quatre splendides chanteurs ; la vingtaine de minutes dévolue à chacun permet de saisir la part de création individuelle à l’intérieur des différences de styles provenant de quatre régions distinctes. Une forte unité prévaut néanmoins qui tient au dispositif intangible : la mélodie règne par le chant, et l’instrument, toujours balayé d’un plectre, assure davantage une fonction rythmique qu’il ne se pose en auxiliaire… « lyrique », précisément. Ceci explique peut-être la place si réduite qu’occupe une percussion étonnamment minimaliste pour une culture d’Afrique noire.

Sabet Osman, musicien Berta venu du Nil Bleu, s’accompagne de la lyre abangeren, et chante en ingessana. Des phrases répétées mais subtilement variées se déroulent posément et signalent un narrateur qui sait tenir en haleine. Des rythmes de chevauchée, au caractère ternaire marqué, acheminent des chansons de sa composition vers des fins travaillées qui témoignent du glissement encore discret d’un genre traditionnel et rural vers une musique plus « urbaine ». Qassas Kilabo Miri est originaire des Monts Nouba. La rapidité des rythmes spécifiquement nimang saisit d’emblée. Une voix plus aiguë, moins articulée, une langue presque marmonnée tranche sur la rhétorique du précédent ; la voix tire cette fois de tout autres effets expressifs de la fréquentation de ses limites. Celle de Muhammad Gubara est cependant la plus singulière. On prendrait aisément pour celle d’un enfant, voire d’une jeune fille, cette voix de tête très tendue, et elle a probablement contribué à la célébrité internationale de ce Shaygiyya venu du Nord rappelant nos castrats. Sa tamboura adopte également un rythme vif pour de belles mélodies répétitives et fleuries, ornées de trémolos originaux. Une voix semblable le double parfois ou lui donne la réplique. Là encore, l’accompagnement de la « timbale » se borne à souligner les charnières de la pulsation à 7 temps, marquées d’un coup obsédant, bref et sourd. Après ces musiques pressées, rares en Afrique, Muhammad al-Badri incarne un style beaucoup plus posé venu des rivages de la mer Rouge. Sa belle voix, fortement timbrée comme toutes les autres mais légèrement traînante, orne très subtilement chaque note. D’une grande distinction son chant aéré s’envole sur un accompagnement plus syncopé (la lyre se nomme ici basamkob), avec des accents qui font songer parfois à l’Inde.

Le parcours des tessitures et des tempos constitue un voyage d’une belle logique au travers de l’univers toujours semblable et chaque fois différent de ces chansons prenantes -d’amour le plus souvent-, inscrites dans une temporalité qui les situe aux confins des mondes arabes et d’Afrique noire, dans la proximité d’un désert commun qui leur imprime une sobriété aristocratique.

Sabet Osman (vcl, lyre), Graham Abdelkader Damin (perc). / Qassas Kilabo Miri (vcl, lyre), Graham Abdelkader Damin (perc) / Muhammad Gubara (vcl, lyre), Awad Abdallah Mirghani (vcl, lyre), Muhammad Saleh (perc) / Muhammad al-Badri (vcl, lyre), Amin Muhammad Babaje (perc). Paris, Institut du Monde Arabe, 1997.