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Au large de Bakou, dans un petit village aux « vingt maisons et quarante sources », sur les contreforts du Grand Caucase, on a résisté aux tentatives de formatage des traditions musicales qu’a imposées le régime soviétique : ramener les micro-intervalles orientaux au tempérament égal du piano et imposer l’harmonie occidentale, introduire la polyphonie, fondre la poésie dans le moule idéologique, tel était le programme des institutions musicales russes d’Azerbaïdjan. Non loin de là, l’école de Shemakha (la capitale du pays, détruite par un tremblement de terre au XVIIIe siècle) avait favorisé depuis longtemps l’enrichissement mutuel entre musiques savantes et populaires. C’est cet héritage qu’a recueilli le grand chanteur Agha Karim Bey Nafis qui n’est jamais passé par les écoles du régime. Ayant payé cette indépendance d’un ostracisme obstiné à son égard, il dut attendre l’âge de 50 ans pour qu’une émission lui soit consacrée dans sa propre république, alors que, respecté partout ailleurs, il était partout l’invité, des républiques voisines d’Asie centrale jusqu’à Arkhanghelsk. La tradition musicale d’Azerbaïdjan fleurit bien sûr sur l’arbre Arabo-persan, le pays s’étendant d’Ouest en Est entre l’Arménie et la mer Caspienne, et de la Géorgie au Nord à l’Iran au Sud.

Quatre longues pièces illustrent le genre élevé du mugham, qui remonte au Moyen Age et désigne à la fois un mode et un mouvement mélodique. Dans une organisation généralement tripartite, le mugham proprement dit, récitatif non mesuré d’un ton particulier, est encadré par des täsnif fortement rythmés, souvent ternaires, où brille la virtuosité instrumentale.

Ces pièces, bâties sur des poèmes du chanteur, font jouer le contraste entre des séquences codifiées et des improvisations plus libres. L’équilibre subtil de la formation (deux luths, deux percussions, une voix), compense le jeu puissant et clair et orné du tar -que l’on pourrait comparer à un banjo oriental- par la suavité de l’oud, une complémentarité redoublée parmi les instruments rythmiques, tambourin qaval, tendu de peau de poisson-chat, et nagarat, tambour réglé précisément sur la teneur du mode mélodique. Mais c’est la voix qui est reine. Puissante mais souple, ouverte, largement déployée, au métal étincelant que font briller de saisissants ornements de glotte (tahrir) sur les notes les plus tendues (Mahur), elle offre une telle palette d’expression qe l’on regrette de ne pas disposer des poèmes qu’elle sert. Qu’elle se montre solaire, lancée vers le ciel en une incantation soutenue, ou se replie vers le sol, assourdie, confidente, qu’elle bondisse encore sur l’élan des cordes, prise dans leurs entrelacs virtuoses pour planer ensuite, la voix d’Agha Karim Bey Nafis emporte une adhésion admirative qui rappelle par endroits, sur un mode moins mystique toutefois, le frisson que suscitait un Nusrat Fateh Ali Khan. Aux quatre pièces enregistrées en concert, qui épellent les phases du sentiment amoureux, la nostalgie et la distance, succèdent deux morceaux enregistrés dans un contexte intime, l’une (Humayun), plus hiératique, bordée de silence, introduite par un long prélude à l’oud, invite au recueillement, tandis que l’autre évoque avec insistance le schème de l’appel lointain, le tahrir confinant au sanglot avant de chevaucher le täsnif qui la clôt au petit trot d’un 6/8. Entre deux menaces, ce moment de grâce nous rappellera combien la beauté est en soi un instrument de résistance sans pareil.

Agha Karim Bey Nafis (vcl,qaval), Malik Mansurov (tar), Marc Loopuyt (oud), Natig Shirinov (perc. : nagara) + Chafiq Khelifati (violon oriental). Montpellier, Printemps des Comédiens, 20-21/06/2001.