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4
sur 5

C’est au tour de la musique électronique de se regarder le nombril. Rétrofuturisme en pagaille, anthologies dans tous les sens et toutes les directions, on fouille le passé qu’on accorde au présent, on aime fleurer bon le vieux bois des vieux synthétiseurs. La techno s’amusait-elle il n’y a pas deux jours à mettre de la pop et des vieilles beatboxes dans ses tracks devenues chanson, l’électronique plus sèche n’en finit quand à elle plus de chercher ses ancêtres obscurs et aime à rêver aux vieux studios tout gris remplis à rebord de matos mystérieux. Ce qui n’est pas si mal, en y réfléchissant, puisque les musiciens curieux peuvent un peu plus se pencher sur le pourquoi et le comment des blips et des blops que produisent leur softs rutilants crackés et questionner un instant leur valeur historique, sémantique, et pourquoi pas, musicale. Devenir moins bêtas testeurs, en quelque sorte.

Penchons-nous donc d’abord sur cette Anthologie de Musique Electronique Portugaise, commandée par Tomlab (qui ressort du bois electropop, enfin) et curatée par le toujours passionnant Rafael Toral : on y trouve, le légendaire Nuno Canavarro (auteur du mirifique Plux Quba, objet culte de Mouse on Mars ou Jim O’Rourke, qui le réédita il y a quelques années sur son Moikai), et une floppée d’inconnus qui font du bruit sans faire des vagues depuis, semble-t-il, une éternité. Un peu comme quand on découvrait, ébahi, les seconds-couteaux Max Brand ou Arne Nordheim, sortis il y a peu de la naphtaline, ou quand on se plongeait dans l’indispensable anthologie OHM : early gurus of electronic music, tiquant sur les noms les moins connus, le choc est frontal et l’on frémit à l’idée de ce qui reste à découvrir. En vérité, presque rien n’est proprement majeur ici, et les œuvres les plus anciennes remontent au début des années 70. Il en demeure tout de même quelques merveilles absolues (les transformations de voix de Filipe Pires, réalisée au GRM à Paris, les blips quasi rhytmiques de René Bertholo, et l’ambiant fou-malade de Antonio Ferreira) et surtout un fait tout simple qui, jusqu’à l’existence de cette Antologia remarquable, était resté enfoui : le Portugal aussi a ses pionniers de la musique concrète et électronique. On attend les œuvres intégrales, maintenant.

Le duo australien allemand Minit, qui vient quasiment de nulle part (Jasmine Guffond et Torben Tilly ont publié un disque auparavant), semble quant à lui totalement obnubilé par les recherches en monotonalité de ses ancêtres pros ès ambient ou drone music. Leurs longues plages éthérées, au traitement sonore absolument remarquable (fait suffisamment rare pour être signalé), fleurent effectivement et immédiatement le parfum un peu suranné des avancées passées en terrain pop de Brian Eno et Robert Fripp (les chefs d’oeuvre No pussyfooting et evening star, toujours pas proprement réédités !), mais également du pionnier David Behrman, au discours ardu mais à la musique douce, mélodieuse et généreuse (toujours à découvrir, On the other ocean, sur Lovely Music). Les drones tels que les pratiquent Minit se développent donc en longs ressacs mélodieux, fourmillants de détails instrumentaux (bling de guitares, crashes de delays, petits fragments électroniques épars), un peu ringards à la première écoute, totalement addictifs à la longue. Le disque aurait pu sortir en 1972, aussi, comme n’importe quel artefact rock actuel. Mais finalement, le soin apporté par le duo à sa musique d’un autre temps est autrement plus innovant que bon nombre de diarrhées électroniques contemporaines. On signale : le futur de l’électronique dans l’impasse est un peu dans le passé : tu parles d’une nouvelle…