Attention, curiosité. Ceux qui avaient écouté Eternal Sequence, son premier album paru en 2005, ont sans doute gardé en mémoire la manière très spéciale de la chanteuse française Marjolaine Reymond, très à l’écart des canons du jazz vocal féminin. Ici, pas de murmures moelleux ni de ballades langoureuses, pas de clins d’œil appuyés aux clichés de la femme fatale ni de relecture déférente des standards, mais une sorte d’opéra contemporain qui emprunte à la fois au jazz et à la musique improvisée (Marjolaine Reymond a reçu une formation musicale classique, et souvent chanté le répertoire contemporain : Berio, Ohana, Stockhausen, Messiaen…), quelque part entre Meredith Monk, John Cage, Norma Winstone et Carla Bley, avec un expressionnisme détonant et une personnalité inclassable. Dotée d’une voix de soprane parfaite dont elle fait jouer les trois octaves (tout de même), elle offre avec Chronos in USA une œuvre en trois parties dont elle signe toutes les compositions, à l’exception de Bitches brew emprunté à Miles Davis, et avec des textes de poètes et écrivains anglo-saxons classiques (Emily Dickinson, Alfred Lord Tennyson, Robert Browning, Thomas Lodge). Autour d’elle, un trio de jazz (Yvan Robillard, piano, Hubert Dupont, basse, Nicolas Larmignat, batterie), un petit ensemble classique (flûte, guitare, clarinette), Benoît Delbecq au piano préparé et un attirail électronique qui lui permet de se démultiplier, de jouer sur des effets de répétition qui ne sont pas sans rappeler les contrepoints reichiens et de parfaire la poésie et l’étrangeté de son univers. Du murmure au cri, de la ligne tenue au désordre contrôlé, ample et expressive, à la manière d’une diva schönbergienne poétique propulsée au carrefour des musiques du vingtième siècle (contemporain, jazz, électronique), Marjolaine Reymond crée un monde tout à fait original et envoûtant, sans doute l’un des plus étonnants qu’il nous ait été donnés d’entendre depuis longtemps. A découvrir, et à suivre.

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