Dans « Surveillance globale », Eric Sadin, écrivain, théoricien et artiste, mène l’enquête sur les nouvelles formes de contrôle contemporaines. « Il n’est pas nécessaire d’avoir recours à des moyens de force pour contraindre le condamné à la bonne conduite », disait Foucault dans « Surveiller et punir ». Checkpoint avec l’auteur.

Chronic’art : Est-ce que nous passons réellement d’une société de surveillance à une société de contrôle ?

Eric Sadin : Plutôt qu’une société de contrôle, c’est la généralisation du principe de quantification individualisée des personnes qui se met en place depuis l’universalisation de l’interconnexion. Chacun, par les différents actes qu’il réalise (achats, déplacements, actes médicaux, pratiques de consommation, communications…), dissémine quantité de codes, qui sont appelés à être récoltés et traités, soit par les instances de sécurité, soit par les agences de marketing, en vue d’évaluer le degré de dangerosité ou le pouvoir ou les désirs d’achat de chaque « terminal humain ».

Les nouvelles formes et outils de contrôle, que vous listez et décrivez dans votre essai (interconnexion, interopérabilité, géolocalisation, vidéosurveillance, data mining, biométrie, puces RFID, nanotechnologies, voyeurisme et exhibitionnisme généralisés), vont-ils permettre et concrétiser, à l’instar de la précognition à l’oeuvre dans Minority report, cette faculté d’anticipation que gouvernements, polices et services secrets – sans parler des chantres du marketing -, entres autres, rêvent de pouvoir exploiter ?

Philip K. Dick (l’auteur de Minority report, adapté au cinéma par Steven Spielberg) avait justement anticipé les stratégies policières et marketing qui s’instaurent depuis peu : il s’agit non pas de déployer des protocoles automatisés en vue de repérer qui enfreint la loi, mais de les distribuer dans l’espace en vue de pénétrer les intentions et découvrir les jeux de relations entre individus, afin d’intervenir avant l’exécution d’un délit ou d’un acte terroriste en préparation et de détecter l’étendue de la maille de personnes suspectes. C’est encore l’axe majeur du marketing contemporain qui vise, grâce aux données individuelles récoltées, à « décrypter » les désirs enfouis ou à venir des personnes, et à leur proposer des offres adaptées à leurs inspirations encore non conscientes ou naissantes.

Dans ces conditions, vous prévoyez que plus rien ne sera fondé sur le jugement juridique évaluant après-coup les actes commis en fonction des lois en vigueur, mais sur un examen généralisé a priori, situant de fait « le rapport fondamental de chaque individu à la collectivité sur fond structurel de suspicion ». En quoi cela implique-t-il, comme vous le soutenez, un retour à la réduction de toute personne à une commune « logique du soupçon », « indifférente à l’épaisseur insolite de chaque conjoncture » et aux « multi-appartenances » décrites par François Ascher dans son essai La Société hypermoderne (Editions de l’Aube) ?

Des observation à « focales » précises persistent (par exemple la surveillance particulière déployée à l’égard de « réseaux islamistes », aux Etats-Unis, en Grande Bretagne, en France, en Allemagne…), mais ils ne représentent plus qu’une « stratégie additionnelle » à la nouvelle machine de guerre interconnectée et géolocalisée, qui instaure une mesure d’évaluation commune visant à collecter la plus grande quantité d’informations à partir du profilage (sécuritaire et marketing) de la totalité des êtres vivants. Le « cœur » de la méthodologie élaborée par la surveillance du début du XXIe siècle consiste à opérer suivant une indifférenciation généralisée des cibles, à soumettre la planète entière à un moissonnage globalisé de données, de façon à ce qu’aux moyens d’algorithmes adéquats et de processeurs computationnels toujours plus puissants, il se dégage des cartographies dessinant des trames hyper-individualisées et relationnelles, appelées à faire l’objet de traitements appropriés et dynamiques, selon les circonstances politiques ou les offres commerciales.

Après le temps réel, le nouveau timing ultime recherché, c’est le « coup d’avance » ou le un « temps d’avant » ?

Oui, le luxe sécuritaire et marketing contemporain ambitionne d’éviter l’échec de l’après-coup, la catastrophe déjà réalisée ou le potentiel d’achat mal exploité ou dilapidé auprès de la concurrence. Faire intervenir les forces de police avant la réalisation d’un acte ou proposer les offres commerciales les plus adaptées aux désirs de chacun avant toute dépense, répondent à des objectifs empreints de fantasme. Néanmoins, en partie rendus possibles grâce à l’extrême sophistication actuelle dans le traitement des données.

Etonnement, comme vous le faites remarquer, alors que la surveillance généralisée des populations a toujours relevé jusqu’alors du fait d’oligarchies ou de dictatures, ces schémas panoptiques atteignent aussi dorénavant, sous couvert d’une stratégie de protection des citoyens – notamment contre la menace terroriste -, les démocraties. Quelle est l’importance des nouvelles technologies et des appareils numériques ici et quels rôles jouent-ils ?

C’est un des paradoxes bien connus de toute politique démocratique sécuritaire : l’ambition légitime de protéger les citoyens, lorsqu’elle devient trop pressante, se retourne contre l’intégrité intime des mêmes citoyens dont la vie privée ne cesse d’être rognée par des protocoles de suivi individualisé des comportements, découvrant des atlas extrêmement détaillés des pratiques – politiques, sociales, thérapeutiques, religieuses, sexuelles… Phénomènes favorisés et amplifiés par l’usage généralisé et quotidien de protocoles numériques interconnectés, aux fonctions certes utiles et ludiques, mais qui contribuent d’un autre côté à la dissémination d’une infinité de traces relatives à la nature de nos actions et de nos relations.

Pourquoi les gens sont-ils majoritairement effrayés et paniqués par des procédés « visibles » tels que la vidéosurveillance, comme on peut la voir à l’œuvre en Grande-Bretagne – même si, vous le rappelez, 70% de la population britannique approuvent aujourd’hui le dispositif, notamment depuis les attentats de juillet 2005 Londres -, alors qu’il existe quantité de méthodes et appareillages bien plus retors et efficaces en matière de repérages et / ou de collectes d’informations personnelles ?

La vidéosurveillance ne constitue aujourd’hui qu’une modalité mineure au sein du processus global de quantification robotisée et standardisée des individus. Je répète souvent que nous lui accordons une importance bien trop importante (les enjeux du phénomène ne sont bien sûr pas à négliger, tout un chapitre lui est consacrée dans mon essai), mais la dimension visible et quasi anthropomorphe de « l’œil électronique » confère au dispositif une sorte d’aura symboliquement surinvestie. Le cœur de la surveillance contemporaine consiste dans la récolte et l’analyse des données (dont la vidéosurveillance fournit une part importante mais relative – puisque les images saisies produisent désormais des codes numériques). Le plus grand volume des données provient des navigations Internet, des communications, des achats par cartes de crédits, des informations produites par nos déplacements, nos actes médicaux, nos fiches d’impositions. Aussi via toute une série d’actes d’exhibition de soi, effectués sur les blogs, ou les sites dits de « réseaux sociaux », qui représentent de nouvelles sources appelées à informer la cartographie globalisée et individualisée des êtres de la planète, et ce grâce à des informations délibérément exposées aux yeux de tous et généralement librement accessibles.

En quoi l’agrégation achevée des données, que vous caractérisez de « matrice intelligente intégrale » et rendu possible à l’ère du data mining, constitue-t-elle l’arme ultime et impitoyable du XXIe siècle ?
Ce qui est nommé « agrégation globale de données » – c’est-à-dire la collecte de la totalité des multiples informations relatives à chaque individu – représente encore un rêve sécuritaire et marketing parfait, mais non encore achevé. D’abord parce que techniquement très difficilement réalisable (il faudrait des accords d’interopérabilité entre des types de serveurs très distincts, ce qui suppose a minima des accords commerciaux et autorisations de la part d’organismes propriétaires de données). Ensuite, parce que légalement, au moins dans les démocraties actuelles, le principe demeure – à ce jour – légalement interdit. Néanmoins, malgré les bornes juridiques, nous savons bien que l’accès aux données par les services sécuritaires ou marketing s’opèrent via des sources toujours plus fragmentées et hétérogènes, suivant des pratiques souvent situées à la limite du droit. Et nous savons aussi que le droit cède au fur et à mesure des concessions au politique et à « l’impératif sécuritaire », processus emblématique dans l’arsenal juridique américain « Patriot Act », mais c’est également le cas dans plusieurs régions du monde et l’Europe ne fait pas exception. Or, la loi constitue à mon sens la seule force concertée capable de limiter l’inflation contemporaine des dispositifs de contrôle.

Vous faites un parallèle entre le « corps sans organe » (Deleuze) et les « corps sans organe stockés sur des serveurs », soit l’individu réduit à des codes. Pouvez-vous expliciter ?

Le concept de « corps sans organe » formulé par Deleuze ne définissait en aucune manière un état de la relation entre l’individu et ses traces produites, mais il est possible de réorienter ce qu’il nomme, en identifiant exactement ce qui se joue aujourd’hui avec les bases de données qui dessinent des répliques de l’individu hypermoderne qui se « détachent » en continu de sa personne, et vont se loger sous la forme de bits numériques sur des serveurs qui hébergent nos « ombres digitales », doubles informationnels de nous-mêmes, disponibles à la dissection électronique et algorithmique – opérée à distance des corps et tout contre.

Pourquoi cette identité-là, celle stockée sur des serveurs via les informations collectées sur notre personne, correspond-elle davantage à la définition du terme « avatar », que celle, plus communément admise aujourd’hui, qui découle de la création d’une identité virtuelle dans un jeu en ligne ou sur les réseaux sociaux-communautaires ?

La notion d’avatar, évoquée à l’occasion de l’usage de jeux en ligne ou de la navigation dans des environnements 3D, relève de la métaphore, dans la mesure où l’association opérée est forcée, par le fait de la persistance d’un écart irréductible qui sépare le corps de sa supposée « copie ». La customisation d’un personnage dans Second life, par exemple, ou dans World of Warcraft, ne correspond en aucune manière à l’engendrement d’une « créature dédoublée et autonome », mais à des choix dictés par une personne qui projette une conception de lui-même sur une figure, formant ainsi une trame numérique calquée sur une conformation subjective et partielle. L’opération ne relève en rien de la « fécondation » d’un avatar, mais de l’élaboration d’un « autoportrait » traité par des robots électroniques et offert à la représentation. Or ce qui distingue l’avatar contemporain sous la forme discrète et sophistiquée des bases de données, c’est qu’il se soustrait de part en part à sa visibilité, car formé par une telle masse d’informations dynamiques et évolutives qu’elles rendent impossible une représentation stabilisée, mais seulement une quantification visant le déclenchement d’alertes sécuritaire ou marketing robotisées et pertinentes.

Autre caractéristique de cette société de contrôle, que vous analysez dans votre essai : « Plus vous profitez d’une grande indépendance d’action, plus des données évaluables vous concernant sont amassées. La plus grande liberté serait ainsi la condition idéale à la plus grande surveillance ». Comment expliquer ce paradoxe contemporain ?

Il s’agit là d’un véritable retournement dans la conception du rapport entre corps et espaces. Un cadre maintenant désuet supposait l’individu plus ou moins cantonné à une zone propre et à un registre d’activités limité (emblématique dans le modèle jacobin qui commande de quadriller le territoire par les préfets chargés de faire remonter les informations vers le pouvoir central), conformément à une politique du contrôle établie sur le signalement centralisé de troubles localisés avérés ou à venir. Or, le véritable renversement produit par la surveillance contemporaine robotisée et géolocalisée provient du fait singulier qu’elle se « nourrit » de la mobilité des personnes et de la volatilité de leurs comportements, qu’elle se bâtit d’après les déplacements, achats, communications, produisant d’autant plus de données utilisables qu’ils sont libres et fréquents. La plus grande indépendance d’action renvoie à la plus grande possibilité d’observation et d’analyse (le contraire exact du contrôle historique basé sur la nécessité de soumettre le corps à des restrictions réglementaires ou textes coercitifs). Plus on voyage ou achète, plus s’amassent des volumes de données évaluables. La plus grande liberté est la condition paradoxale et contemporaine de la plus grande surveillance.

Ne pensez-vous pas que l’on puisse, malgré tout, à travers le jeu des identités, facilement contourner et biaiser le système ?

Il est toujours possible grâce à des effets de conscience de jouer avec des systèmes, d’éviter certains pièges, voire de les tromper, mais ces sortes de « parades » demeureront en tout état de cause dérisoires, du fait des masses de données que nous produisons au quotidien, et dont une large part ne peut faire l’objet de détournements au risque de tomber sous le coup de la loi. Ces stratégies peuvent, pour certaines, au moins avoir le mérite de marquer des fragilités réelles ou potentielles capables de frapper tout système complexe.

En ce sens, d’ailleurs, ne peut-on pas aujourd’hui envisager un paramétrage du réel, comme il est possible de le faire dans un univers virtuel ?

Là encore, ce type d’attitude ne peut se déployer qu’à l’intérieur d’une mesure relative bornée par des limites légales. Néanmoins, l’étendue croissante des structures de surveillance offre, notamment aux pratiques artistiques, l’occasion d’investir un champ d’exploration relativement inédit et ouvert, et de se confronter à des technologies sophistiquées (capteurs, systèmes d’analyse et de détection, protocoles de transmission…). Usages et fonctions sont susceptibles d’être exemplifiés, intensifiés, déjoués, dans l’espace public ou privé. Il apparaît encore la perspective de mise en place de dispositifs non encore élaborés, à l’efficacité infaillible, ou à la dimension effrayante, ou inutile, qui toutes recouvrent le mérite de requérir l’expérience, l’implication des corps, et d’exposer visiblement et de biais des formations à l’oeuvre dans l’environnement, celles-ci souvent dissimulées, réellement intrusives, et ne relevant pas pour leur part, de la « fiction » ou de l’expérimentation ludique. C’est dans cette perspective que je prépare pour la saison prochaine, avec les architectes suisses de Fabric.ch, un prototype théâtral intitulé « Globale surveillance », destiné à faire éprouver au public la variété et la densité des procédures de surveillance à l’œuvre dans notre milieu contemporain.
Pour en revenir au corps et, par extension, aux objets, qu’en est-il aujourd’hui de la biométrie et des dernières avancées en la matière ?

La biométrie peut être définie comme « la science du calcul des dimensions d’un organe humain », qui cherche à transformer certaines caractéristiques physiques du corps (doigts, main, visage, iris, rétine…) en une « empreinte numérique » ou série de codes binaires. De plus en plus de technologies biométriques infiltrent notre environnement, en vue d’authentifier ou d’identifier les corps, induisant l’abandon progressif de l’usage des clés ou des mots de passe au profit du scannage de certains fragments organiques. Il s’opère par le fait de la biométrie une amplification du stockage d’informations numériques relatives à nos gestes et déplacements, ainsi qu’un abandon progressif du principe déclaratif de l’identité, fondé sur la confiance sociale partagée au profit d’une reconnaissance automatisée et forcée des personnes. Mais ce que j’émets comme hypothèse dans mon livre, c’est que la biométrie n’aura probablement formée qu’une brève parenthèse avant la systématisation de l’implant électronique dans les tissus biologiques, capable de situer chaque individu sur des atlas virtuels, de recevoir quantités d’informations relatives à ses actes et à ses fréquentations amicales et sexuelles (par proximité de puces entre elles), et enfin de quantifier conditions thérapeutiques et états émotionnels.

Peut-on, là aussi, dans le réel cette fois, envisager de se soustraire à ce régime de mesure d’authenticité et d’acceptabilité des êtres ? A l’image des combinaisons de camouflage décrite par Philip K.Dick dans A Scanner darkly (et visuellement représentées dans l’adaptation de Linklater)…

La difficulté consiste dans le fait que pour de plus en plus d’actes, leurs réalisations seront conditionnées par l’examen biométrique obligé et systématique. Non seulement les passages aux frontières, mais aussi les accès dans les espaces professionnels ou privés, jusqu’à l’usage de ses propres outils (véhicules, claviers d’ordinateurs, téléphones…). Quel serait donc le sens de cet effort de métamorphose continue, protestation esthétique a priori puissante, mais qui imposerait une limitation très sévère d’actions possibles ?

Autres moyens d’amplifier et d’intensifier drastiquement les possibilités de surveillance et de contrôle en toute discrétion : l’Internet des objets (via le protocole ONS), par l’intermédiaire, notamment, des puces RFID intégrés aux lieux et aux objets. Cela signe-t-il la fin du « droit à la déconnexion » et par extension la disparition, l’inanité, de toutes stratégies de vigilance ?

L’Internet des objets, qui ne cesse de s’accroître, marque une étape ultérieure dans la traçabilité, non seulement des choses elles-mêmes, mais plus encore à travers nos relations avec les choses qui nous environnent, témoignant ainsi plus profondément de la nature des nos actes. Le protocole ONS va amplifier et densifier le volume et surtout la précision des informations qui seront disséminées et récoltées en vue de l’analyse de nos comportements. Quant au fameux « droit à la déconnexion », il renvoie dans les faits à une forme d’ignorance à l’égard de la force intrusive et toujours plus incontournable des protocoles numériques. Il serait évidemment légitime de décider librement de désactiver certains dispositifs, mais l’espoir d’une telle licence correspond à une période historique dépassée, celle où la connectivité relevait d’un choix qui nécessitait une opération : la mise en réseau via les flux téléphoniques à l’œuvre jusqu’à la fin des années 90. Aujourd’hui un « halo universel » englobe nos déambulations, qui occasionnent réceptions ou émissions de signaux sans nécessiter au préalable un assentiment, mais seulement conditionnées par la simple présence d’un corps – équipé de puces internes ou externes – au sein d’atmosphères partout sensibles par la généralisation du « sans fil » et de capteurs ad hoc.

Nous sommes, nous tous, nous aussi, les acteurs de la surveillance globale et généralisée via la multiplication des faisceaux horizontaux d’observation : démocratisation des appareils numériques individuels, télécommunication personnelle à outrance, GPS, Internet, Facebook, LinkedIn… Ce que vous appelez l’« autopanotisme électronique universel ». Big Brother, c’est nous ?

Big Brother n’existe pas, il s’agit d’une figure historique marquée par l’omnipotence d’un pouvoir unique et homogène qui ne correspond plus au régime contemporain de la surveillance, caractérisé par quantité de faisceaux hétérogènes à l’intérieur d’un milieu éminemment complexe dont une large part est densifiée par nos comportements individuels, à la fois voyeurs et exhibitionnistes. Attitudes notamment excitées par la prolifération de sites qui invitent à la « mise à nu volontaire », et accessible à tous : internautes, employeurs, organes sécuritaires, agences marketing… La question du « droit à l’oubli et à celui de l’effacement à tout moment possible de ses données » (bien compliquée à réaliser dans les faits, et à cadrer juridiquement) me paraît finalement bien plus décisive que celle, très vague, du « droit à la déconnexion ».

Quels sont le sens et la nature de cette « seconde hypermodernité » que vous évoquez en conclusion de votre essai, et en complément du fameux Discours sur la Servitude volontaire de La Boétie ?

Ce que j’évoque en conclusion de mon ouvrage, c’est l’exigence désormais d’avoir à apprendre à moduler les usages de nos objets interconnectés, certes efficaces, mais également témoins « parlants » de nos gestes. Peut-être devrions-nous sortir d’une période ébahie et enivrée par la « nouveauté technologique miraculeuse », pour entrer dans un autre moment probablement plus mature – une sorte de « seconde hypermodernité », donc –, non pas moins enthousiaste, mais éveillée à l’égard de l’animisme inédit qui désormais rythme notre environnement pour le meilleur et pour le pire, qui appelle l’ajustement individuel et collectif de nos pratiques autant que lucidité et vigilance à l’égard de la « multifonctionnalité retorse » qui caractérise en quelque sorte nos outils électroniques. Faute de quoi, les portraits individualisés et dynamiques qui s’affinent sans cesse et sont toujours plus accessibles, gagneront une « ultra haute définition » offerte à des usages incertains, à l’intérieur d’un ensemble social effrayant si nous n’y prêtons pas l’attention nécessaire ; autant que celui, cauchemardesque, imaginé par Orwell dans 1984.

Propos recueillis par

Surveillance globale : enquête sur les nouvelles formes de contrôle, d’Eric Sadin
(Climats)

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