Laetitia Sadier nous est revenue cet automne épanouie et combative, sur deux disques parus presque simultanément : un nouvel album solo, l'éblouissant Something Shines, et l'album We are divine de The Little Tornados, le groupe de son copain David Thayer.

 »Nous voulons être inspirés, contempler la beauté, donner le meilleur de nous-mêmes, et jouir de la vie pleinement. Mais nous sommes gouvernés par un système économique qui nous exploite, et nous empêche d’y arriver. » Ainsi débute la chanson Manifesto sur We are divine, déclaration anti-capitaliste et écologiste aux accents dignes d’un pamphlet de Raoul Vaneigem. D’emblée, le ton est donné.

Pour les éternels amateurs d’une pop à la fois moderne et rétro-futuriste, Sadier est une figure incontournable : elle est la chanteuse de Stereolab, formation qui empruntait aussi bien au krautrock de Neu ! qu’à la pop la plus easy. Depuis 2009, Tim Gane et Laetitia Sadier, qui constituaient le noyau dur du groupe, font désormais route séparément, produisant chacun de leur côté une musique toujours aussi inspirée et gracieuse. On a retrouvé Tim Gane l’an passé au sein d’un trio de post-krautrock, Cavern Of Anti-Matter. Quant à Laetitia Sadier, elle en est à son troisième effort solo. Nous l’avons rencontrée en juillet dernier, alors qu’elle rentrait d’une résidence dans le sud de l’Italie. 

DESAPPRENDRE LES AUTOMATISMES

Laetitia a mis neuf mois à accoucher de Something Shines, une durée de gestation plus longue que celle des deux albums précédents. « Je voulais voir ce que ça faisait de prendre son temps, parce que les deux autres je les ai fait tellement vite« , précise-t-elle. The Trip et Silencio, perpétuaient la méthode héritée des années Stereolab : composés dans l’urgence, portés par l’inspiration de l’instant. « Désapprendre » les automatismes, laisser les compositions mûrir plus lentement, tel était le dessein qui a présidé à l’élaboration de ce nouvel album. Il a été écrit et enregistré par fragments, chez elle à Londres ou chez David Thayer, à côté de Zurich, en collaboration étroite avec son batteur Emma Mario et son bassiste Xavi Munoz. L’album s’est bâti par sédiments successifs, à partir de progressions d’accords plaquées à l’orgue, exécutées sur des instruments issus de la collection de David Thayer. Des amis tels que Armelle Pioline (d’Holden), Jean-Christophe Chante (d’Angil & The Hiddentracks) sont également venus prêter main forte. Comme elle le confie, Laetitia aime s’entourer d’amis proches pour créer : « Pour développer une chanson, j’aime qu’il y ait du monde. J’ai écrit des choses toute seule, bien sûr, mais ça m’amuse moins de travailler comme ça. »

Laetitia est aussi très fière de la chanson qu’elle a co-écrite avec Giorgio Tuma, Release from the center of the heart, l’un des plus beaux titres de Something Shines. Tuma est un brillant songwriter italien encore méconnu ici, grand amateur de Lucio Battisti, d’Ennio Morricone et Piero Piccioni… toute « cette beauté musicale » dans laquelle baignent les Italiens. « Gio Tuma est un musicien très important dans ma vie, et j’espère qu’il va l’être aussi dans la vie de beaucoup de gens parce qu’il fait une musique sublime.« , affirme Laetitia. Tuma doit publier, en fin d’année sur le label Elefant, un disque qu’il prétend être son dernier. « On verra si la musique le laisse partir ainsi ou si elle le rattrape. »

PROFESSION DE FOI 

« Il faut faire des films politiques, Il faut faire politiquement des films. » Ces maximes du manifeste de Godard, « What is to be done ?« , Laetitia Sadier semble les avoir fait siennes pour les appliquer à sa pop simultanément rêveuse et engagée. En ces temps obscurs de fin de l’Histoire, le discours de la chanteuse semble avoir profondément évolué, au gré de ses lectures socio-politiques et de l’observation du monde contemporain. Son propos s’est radicalisé, se muant en une profession de foi anti-capitaliste et idéaliste, servie sur un lit d’harmonies lumineuses. « Le système capitaliste fait tout pour qu’on ne sache plus d’où on vient et quelle est notre histoire, assène-t-elle avec une colère rentrée. Tout est savamment effacé ou reconstruit, réinventé avec d’autres paramètres évidemment moins révolutionnaires. » Les thèses du penseur situationniste sur notre société fallacieuse ont fortement marquées Laetitia qui s’est replongée dans leur lecture suite à sa visite de l’exposition qui lui était consacrée à la BNF en 2013. « Ça m’a frappé parce que ce qu’il décrit dans ses textes, je le vois en application quotidienne. Tout est écrasé dans une espèce de présent éternel, mais qui n’est même pas un présent où on est connecté à nous-même, le « vivre » dans l’instant présent – ce qui serait génial. On est dans un présent qui est déconnecté de nous-même, de notre vérité en tant qu’humains. Nous sommes réduits à n’être que des producteurs et des consommateurs.« Cultiver un art politique, c’est d’abord faire politiquement de l’art.

RHETORIQUE SITUATIONNISTE

Car ce chapelet de compositions diaphanes reflète avant tout un art de vivre. Les choix que l’artiste impose à sa vie se retrouvent, poétiquement transmués, dans un processus quasi alchimique d’écriture. Tout au long de l’album, la révolte gronde derrière l’harmonie retrouvée. Rhétorique situationniste et mélodies aériennes s’unissent en un composé volatile et irisé ; verbe guerrier et harmonies légères, entrelacés en une dialectique sensible d’où jaillissent l’étincelle de la vie et la pureté des sentiments (Release from the center of the Heart, Quantum Soup), lueurs d’espoir éclairant les ténèbres du mercantilisme spectaculaire (The Scene Of The Lie). Il y a aussi les morceaux plus directs, comme Obscuridad, où Laetitia se pose la question « toute simple, toute bête : y aurait-il des pauvres sans l’existence des ultra-riches?« .

Décidément, Laetitia est un cas unique dans le paysage musical : qui peut aujourd’hui se targuer, sans s’exposer aux sarcasmes, de sertir les sentences d’un Debord ou d’un Castoriadis dans des pièces d’orfèvrerie pop impeccables ? Comment produire un art authentiquement engagé sans sombrer dans l’indignation vertueuse ? ? Il y a d’abord cette voix blanche : une voix si translucide qu’on y décèle jusqu’aux plus infimes palpitations du cœur. C’est enfin à la musique, vibrante, soyeuse et pacifiée, qu’échoit la tâche d’esquisser la réponse : en arrachant un à un les voiles qui obscurcissent notre regard, elle nous délivre de ce présent éternel, déconnecté de notre vérité en tant qu’humains.

Crédits photo : David Thayer

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