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Indéniablement, le XXIe siècle sera chinois. Cette anthologie vient fort opportunément présenter une presque douzaine de compositeurs du pays que l’Occident courtise, en proie à quelque fièvre qui régulièrement secoue notre vieux monde. Il y eut la recherche de l’Eldorado, puis la ruée vers l’or et l’Ouest, c’est au tour de la Chine de ranimer ce rêve toujours déçu. Le paradoxe, c’est qu’aujourd’hui nous parvient de cet Est à tout jamais symbole du mystère, le reflet le plus conforme de ce que nous-mêmes nous fûmes, comme l’image lumineuse d’une étoile pourtant éteinte dès longtemps.

Lu-Ding He (1903-1999) est le plus vieux des onze compositeurs présentés, Yi-Qiang Sun le plus jeune, né en 1941. Ce choix d’une trentaine de pièces brèves, dont la composition s’étale sur une trentaine d’années, de 1934 à 1964 pour être précis, toutes écrites pour piano seul, est néanmoins d’une extraordinaire homogénéité. Thématique, certes, mais aussi stylistique. À de rares exceptions près, qui n’en sont qu’à peine, tous ces morceaux descriptifs bâtis sur des thèmes populaires, relèvent d’un art tout de simplicité qui, à la fin du XIXe siècle, de Grieg à Tchaikovski, de Chabrier à Granados, d’Indy et bien d’autres, s’est efforcé de peindre des tableautins pittoresques, de rendre la spontanéité rustique de scènes de voyages ou de réjouissances villageoises dans lesquelles les Romantiques avaient tenté de saisir l’âme populaire en sa vérité native, et en elle l’essence du génie national. On sait combien la naïveté affichée de certains peut se révéler trompeuse et qu’un art raffiné peut s’y dissimuler, au point de n’être que rarement débusqué. Et si nous n’avons pas cité Debussy c’est que son art s’affiche à l’inverse comme le seul sujet de ses Images, et que le pittoresque n’entre en rien dans cette ivresse du son pur. Mais c’est pourtant son nom qui vient immédiatement à l’esprit à l’écoute de ces Danse des algues, Danse des coraux (Ming Xin Du, 1959), Children’s Suite (Shan-De Ding, 1953), Tableaux du pays Bashu (Hu-Wei Huang, 1958), et autres Danse des grains de blé (Yi-Qiang Sun, 1962). Et cela par un pur réflexe de l’oreille qui ne saurait entendre ces thèmes pentatoniques sans évoquer aussitôt le monde debussyste. Mirage auquel on ne peut se prendre au-delà d’une mesure.

La véritable histoire de cette musique qui semble courir derrière son modèle avec plusieurs générations de retard prend ses origines dans l’arrivée en Chine, en 1934, du compositeur russe Aleksander Tcherepnine qui enjoint ses étudiants à puiser dans leur propre fonds traditionnel pour y appliquer les techniques compositionnelles occidentales. C’est cet important courant d’artistes tentés par ce qu’il faut bien appeler, sans craindre le paradoxe, un « style international » qui se trouve ici représenté à l’exclusion de tout autre. Il n’est pas surprenant que la Révolution culturelle ait plutôt contribué au rayonnement de cette lignée de compositeurs tirant le portrait sonore du Marchand des rues, du Berger à la flûte, ou de La jeune fille. Si nous pouvons évaluer l’apport (énorme) des emprunts occidentaux aux musiques d’Extrême-Orient, il nous est plus difficile de mesurer l’importance esthétique de sa réciproque. Hormis peut-être le service rendu à la cause du réalisme socialiste qui ne pouvait trouver meilleure illustration qu’en ce fallacieux rapprochement d’Orient et d’Occident. Cette Terre de Chine n’est donc en somme qu’un effet de cette illusion communément appelée fata morgana. Une curiosité.

Ming-Xin Du : Danse des algues, danse des coraux ; Lu-Ding He, Le Berger à la flûte, Berceuse ; Wei Qu, Tambour chinois ; Pei-Xun Chen, Le Marchand des rues ; Chan-De Ding, Children’s Suite ; Li-Sang Wang, LanHua Hua ; Hu-Wei Huang, Tableau du pays Bashu ; Zhuang Liu, Variations sur un thème populaire; Jian-Zhong Wang, Cinq chansons populaires du Yunan ; Yi-Qiang Sun, Danse des grains de blé ; Wang-Hua Chu, Jours de liberté. – Jia Zhong, piano. Enregistré à Paris, du 13 au 16/10/2000.