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Grigory Sokolov est-il, à 50 ans la révélation tant attendue de la sphère piano ? À voir la foule qui se pressait devant le théâtre des Champs Elysée (le 5 avril dernier) et le soin que sa maison de disque met à rééditer (dans un joli coffret) cet enregistrement des Préludes de Chopin, il n’y a pas de doute, il existe bel et bien un phénomène Sokolov. La lecture des articles parus dans la presse offre une réponse plus ambiguë.

Si, sous la plume d’Eric Dahan dans Libération, Sokolov est, avec la disparition des Richter, Arrau, Michelangeli ou Horowitz, une des dernières « grandes individualités », il n’en va pas de même pour d’autres. Dahan parle d’un jeu « d’une palette de couleurs… infinie » qui donnerait à l’auditeur « l’impression d’entendre le texte pour la première fois, de le comprendre comme le compositeur l’a souhaité. » Alain Lompech lui répond dans les colonnes du Monde (48 heures plus tard) : « Sokolov est-il un pianiste exceptionnel, comme certains le pensent, ou est-il l’une de ces personnalités qui forcent la musique, qui s’en emparent pour laisser libre cours à un égotisme chaotique ? Mozart est un révélateur. Impossible de tricher avec lui. Et Sokolov coule, montrant les ficelles d’une conception prétentieuse, enflée à force de vouloir passer pour géniale. »

Sokolov s’emploie, de toute façon, à créer un mythe : choix de programmes inhabituels (François Couperin interprété sur Steinway moderne), refus d’enregistrer en studio. Cet album des Préludes de Chopin est d’ailleurs le fruit d’un autre concert parisien de 1990, passé en son temps relativement inaperçu. C’est que la réputation de Grigory Sokolov connaît, depuis peu, une ascension fulgurante. Et ce ne sont ni Eric Dahan ni Alain Lompech qui obligent ou interdisent le public de lui faire une ovation à chaque apparition. Sans doute, son jeu est-il parfois maquillé par une volonté de plaire à tout prix. Mais comment rester insensible devant un pianiste capable d’offrir au public un récital de près de trois heures ?

Et ces 24 préludes pour piano témoignent de ses qualités rares. S’ils n’ont pas les fulgurances et la rigueur de ceux de Martha Argerich, ils sont tout de même d’une beauté émouvante. Dans un paysage musical aseptisé, où chaque pianiste se croit le gardien du temple de l’Histoire, Sokolov par ses choix (tempo, phrasé, la beauté immaculée du timbre) a peut-être quelque chose à nous dire. Même s’il pousse parfois son jeu jusqu’à la caricature.

Grigory Sokolov, piano. Enregistré le 17 juin 1990 à la salle Adyar (Paris).