Cet album est, d’abord, l’histoire d’une renaissance : celle, sous un nouveau nom, du label Sketch que le producteur Philippe Ghielmetti, malgré un travail d’une qualité constante pendant plusieurs années (ou peut-être à cause de cette qualité, dans une époque où la prime va plus facilement au n’importe quoi qu’au travail bien fait), n’avait pas pu sauver du naufrage à la fin de l’année 2004. Il raconte lui-même le comment de cette séance : plutôt que la laisser annuler, Jean-Philippe Viret a préféré vendre l’une de ses contrebasses et payer le studio (La Buissonne, comme toujours) de ses deniers. Résultat : un an après la fermeture de l’enseigne Sketch, on retrouve l’un de ses musiciens les plus prometteurs, sous ce graphisme élégant et immédiatement reconnaissable qui avait contribué à la notoriété du label.

Côté musique, après Considérations et Etants donnés (tous les deus sur Sketch), L’Indicible est le troisième album en leader de Jean-Philippe Viret. Il y appose d’entrée de jeu sa marque en commençant par un morceau en solo à l’archet très déroutant, contemporain et minimaliste (durant quelques secondes, on se demande presque si l’on n’a pas mis par erreur dans son lecteur une pièce pour contrebasse seule de John Adams) : tout au long de l’album, la contrebasse s’affirme par de nombreux solos et par une présence mélodique constante où pointe un certain souci d’égalité entre les trois instruments. De ce point de vue, Viret résiste férocement aux tentations pop-rock vers lesquelles tendent aujourd’hui un certain nombre de trios de jazz, rejetant leur relative linéarité (mais aussi, du coup, leur efficacité immédiatement sensible et leur pouvoir d’attraction sur n’importe quel public, ce qui est, peu importe, un autre problème) au profit d’un espace ouvert à la surprise.

De fait, le trio joue ici sur des terrains très personnels, souvent surprenants, en privilégiant le travail sur les couleurs et les atmosphères et sans craindre d’endosser des atours proches d’une certaine musique « contemporaine » (sans aller jusqu’à l’atonalité cependant). Le recours du contrebassiste à l’archet (dont les solos s’envolent fréquemment vers les aigus) témoigne d’une volonté d’explorer tous les possibles de l’instrument, l’excellent Edouard Ferlet l’imitant avec le talent qu’on lui connaît au piano (cordes pincées, étouffées, etc.), efficacement épaulé par Antoine Banville à la batterie. Echos de musique classique du 20e siècle ( » Valse à Satan « , une composition d’Edouard Ferlet que l’on avait déjà pu entendre sur son album en solitaire, Par tous les temps), traces de musique minimale ou répétitive, sens aigu du climat et de la mise en espace, poésie : L’indicible ne révèle ses nombreuses richesses qu’au fil d’écoutes répétées, et s’impose à l’évidence comme le plus abouti des albums de Jean-Philippe Viret, qu’on retrouve par ailleurs aujourd’hui dans le groupe du pianiste Bill Carrothers.

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