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On ne sait jamais ce que le passé nous réserve. Hüseyin Sermet, dans cet album Liszt, en fait l’étonnante démonstration.
En opposant la sonate, monument emblématique du romantisme, et les dernières œuvres, des aphorismes déroutants, le pianiste trouve une façon originale et convaincante d’échapper aux poids des interprétations historiques. On peine à trouver, parmi les pianistes d’aujourd’hui, celui ou celle qui pourrait rivaliser en puissance dramatique ou physique avec des figures tutélaires tels Horowitz, Arrau ou même Rubinstein. Le chemin que suit Sermet, sans ignorer l’énergie de cette œuvre gigantesque, est ailleurs. Il met en place une théorie de la suspension, de l’interrogation -par la mise en scène des silences-, du morcellement.
Pour éclairer son propos, Sermet oppose la Sonate à un ensemble de neuf pièces tardives, aphorismes qu’il faut sans doute écouter comme une autre sonate, un seul et même mouvement crépusculaire, symétrique. Ces neuf épisodes glacés forment un pendant mystérieux, une sonate intériorisée, retournée au silence.

Le gigantisme de la Sonate en si mineur (1852) a suscité en son temps beaucoup d’incompréhension. Si Robert Schumann, déjà très malade, n’a pu véritablement s’exprimer sur sa valeur, sa femme Clara, Brahms, Hans Von Bülow entre autres ont clairement montré leur hostilité devant une musique si neuve. Wagner fut l’un des seuls proches à la défendre. Liszt – »premier des pianistes »- affichait l’ambition, par le goût de la forme complexe (un seul mouvement), de la polyphonie contrapuntique, d’être le seul compositeur à relever le défi des dernières sonates beethovéniennes. Hüseyin Sermet n’ignore pas la fonction historique de l’oeuvre et s’attache, par la fluidité des traits, par son piano massif (mais jamais percussif), à respecter son esprit novateur. Mais il étonne surtout par son goût à ne jamais rien dévoiler à l’avance. Chaque épisode de la Sonate est traité comme une miniature suspendue, née du silence. Sermet semble se surprendre lui-même, comme s’il improvisait une suite de figures invraisemblables.
En enchaînant sur Romance oubliée de 1880 jusqu’à la Marche funèbre de 1885, Sermet déploie un jeu désincarné, objectif. Glacé autant que glacial, morbide autant que mortuaire. Il illustre parfaitement les mots mêmes de Liszt (dans une lettre à Caroline Wittgenstein datée du 29 octobre 1880) : « Personne ne me croira si je dis que je deviens de plus en plus impersonnel. »
Sermet, réunit donc les oeuvres les plus ambitieuses de Liszt. Malgré leurs singularités, on sent nettement dès les premiers épisodes de la Sonate l’essence des derniers opus. Musique de l’absence, en quelques lignes esquissées, étoffe au tissage imparfait, vidée de toutes les illusions du romantisme. Le son est posé pour lui-même, exposé pour son timbre, préfigurant Claude Debussy, Olivier Messiaen ou Giacinto Scelsi. En déplaçant les difficultés d’interprétation, Sermet tire Liszt vers une improbable modernité.

Hüseyin Sermet (piano). Enregistrement octobre 2000, au Théâtre des Quatre Saisons à Gradignan.