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4
sur 5

Les récitals de violon intéressants sont peu courants. Une fois n’est pas coutume, Michelle Makarski a pris soin de construire son programme. L’Italie constitue son point d’ancrage, Elogio per un’ombra de Goffredo Petrassi son pivot. Des variations extraites de la Sonate n° 7 de Giuseppe Tartini jalonnent les différentes étapes du parcours et en assurent l’unité. En arrière-plan de cet enregistrement se découpe une histoire du violon italien. Tartini apparaît ainsi comme la figure tutélaire tandis que Luciano Berio, célèbre par ses Sequenze, domine le xxe siècle. Leur point commun est d’avoir poussé l’instrument dans des zones inexplorées, d’avoir révélé l’étendue des capacités sonores du violon. Dans ses Due pezzi, réunies ici, Berio s’en tient à ce qu’il connaît le mieux : le raffinement. Ces deux pièces de jeunesse (avec piano) manifestent un sens de la mélodie et une science que l’on retrouve tout au long de l’œuvre du compositeur italien. Chaque variation de Tartini se présente elle comme une étude ; dans celle-ci, ce sera les doubles cordes, dans celle-là, un coup d’archet en lignes brisées. Ce n’est pas un hasard si les deux pièces (avec piano) de Luigi Dallapiccola, le véritable père spirituel de la musique contemporaine italienne, ont pour nom Studi. Cet esprit de recherche est propre à la musique instrumentale depuis ses origines baroques. Les caprices forment un autre versant de cette attitude ; Paganini en fut le plus illustre représentant. A sa suite, l’Américain George Rochberg a entrepris le même exercice (4 ici ont été retenus parmi les 50 composés). Elément inhérent au genre, sa brièveté. C’est pourquoi la plupart des œuvres dépassent à peine les trois minutes. Ces miniatures ont pourtant le temps de nous émouvoir, développant un discours linéaire et captivant, fondé sur la rhétorique.

Exception majeure, cet Elogio per un’ombra de Petrassi qui donne son nom à l’album. Petrassi, né en 1904 et toujours parmi nous, n’a pas percé. La richesse de l’école italienne contemporaine n’a pas joué en sa faveur. Déjà « vieux » après-guerre, il est vraiment une figure de l’ombre. La partition date de 1971. Elle est dédiée au musicien Alfredo Casella. Ce dernier renoua dans les années 20 avec le passé musical italien, non loin d’une certaine exaltation de la tradition… De fait, l’œuvre de Petrassi baigne dans le mystère ; volontiers fantomatique, le violon développe, au cours des quatre sections qui structurent l’œuvre, un univers du milieu, un espace brumeux. A ce titre, d’un strict point de vue musical, l’envoûtement opère d’entrée. Chaque pas de plus semble né du hasard. Véritable découverte, cet Elogio per un’ombra invite et place l’auditeur dans un monde définitivement étrange où la rhétorique binaire perd tous ses pouvoirs. En hommage, Elliot Carter a offert une Riconoscenza à Petrassi. Le talent conceptuel et mesuré de l’Américain y transparaît à merveille. Cela est d’autant mieux caractérisé par le jeu, pudique et retenu, de Michelle Makarski.

Point de virtuosité gratuite, d’envolées lyriques et tapageuses ici. Tout pour la musique ! Cette délicatesse et ce respect habitent de bout en bout la violoniste qui, funambule, sait tenir en haleine par une rupture, un phrasé soudain appuyé. Tartini n’a jamais été interprété dans cette perspective moderniste ; faut-il que le baroque appelle nécessairement la surenchère ? Makarski nous répond par la négative et met en relief les subtilités d’écriture (frottements harmoniques, audaces rythmiques…). Par ailleurs, les interprètes spécialisés dans la musique contemporaine ont parfois trop tendance à favoriser l’approche analytique au détriment de la pure satisfaction de la mélodie. Si l’exigence est haute, l’ambiance parfois hautaine (Petrassi et Carter), les œuvres possèdent tous leurs droits, leurs identités. A l’exception du funèbre Lamento di Tristano, d’auteur anonyme, qui conclut et achève ce disque qui aurait pu être noir.

Michelle Makarski (violon), Thomas Larcher (piano – Dallapiccola et Berio). Enregistré en mai 1999 à Zürich.