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Entre 1969 et 1975, le label éthiopien Amha Records publie cent-trois 45 tours et une douzaine de 33 tours, soit près de la moitié de la production discographique nationale. Depuis quelques années, Francis Falceto exhume ces trésors de la musique africaine dans la remarquable collection Ethiopiques. Avant l’avènement de la dictature communiste du DERG en 1974, la musique populaire éthiopienne, plus connue sous le nom d’éthio-jazz, était un mélange étonnant de swing, de soul et de blues du désert, mariage unique de la modernité avec les traditions millénaires des azmari, ces ménestrels ambulants abyssins.

Ethiopiques vol. 9 se consacre à l’œuvre de Alèmayéhu Eshèté, soit 22 chansons s’ajoutant aux 10 titres déjà parus dans les volumes 3 et 8 de la série. Alèmayéhu Eshèté est une des figures majeures du Swinging Addis, l’âge d’or de la musique éthiopienne. Chanteur et auteur-compositeur à la beauté sauvage d’un Chuck Berry, Alèmayéhu fut un des premiers artistes à enregistrer en 1969 pour le jeune label Ahma Records, qui bravait alors le monopole discographique du théâtre national éthiopien. Surnommé l’Elvis éthiopien, Alèmayéhu Eshèté incarne les forces contradictoires d’un empire trois fois millénaire alors en pleine mutation.

Découvert à 20 ans par le Police Orchestra, un des orchestres officiels habilités à jouer de la musique moderne, Alèmayéhu Eshèté fonde en 1972 son propre groupe, l’Alèm-Girma Band (piano, sax, trompette, guitare, basse, batterie), avec le pianiste-arrangeur Girma Bèyènè. Il chante autant le respect de la figure paternelle (Heywèté abatèy nèw / Mon père c’est toute ma vie) que les brûlures du désir où son chant sulfureux court sur des grooves incendiaires et donne chair à sa fièvre galante. Que l’on en juge par ces textes où l’urgence de l’amour transparaît sous des images d’une éternelle beauté : « Tes dents, blanches comme des glaçons, attirent l’amour » (Timarkyalèsh / Tu es séduisante) ou « Plus que ses hanches, j’admire son dos élancé. A peine arrivé à ses lèvres, j’avale ma salive. Que la plus belle des belles entre dans mes pensées » (sur le funk arabisant Yèweb dar/Beauté parfaite).

La collaboration Alèmayèhu Eshèté-Girma Bèyènè atteint des sommets d’intensité dans des blues langoureux et déchirants, évoquant la séparation de l’être aimé (Tèdestèshal wèy /Es-tu heureuse?) ou les morsures du temps passé (Qotchègn mèssassaté/Je regrette mes erreurs). Eclats d’une jeunesse africaine romantique et passionnée, ces 22 titres sont intemporels. Arthur Rimbaud aurait pu écrire ces vers de Alèmayéhu Eshèté : « Je suis né à Harar et je mourrai à Addis (…). Les garçons sont mandarines, les filles caramels. »