PARTAGER
4
sur 5

C’était un secret qu’on se disait à voix basse. Le genre de nom qui affole les doigts du crate digger lorsqu’il le repère dans un bac à vinyle. Pour la plupart d’entre nous, David Axelrod était l’auteur de quelques morceaux intemporels sur des compilations Blue breakbeats ou Capitol rare, et un nom qui apparaissait discrètement mais régulièrement au cours des années 90 dans les notes de pochette de nos albums préférés, ou dans la bouche des producteurs de hip-hop les plus inventifs, toujours cité avec révérence. Une légende souterraine de la musique pop, le trésor caché de ceux qui savent.

Les plus chanceux chérissaient ces albums millésimés au carton fort, déniché dans un endroit forcément incongru, ou lointain, souvent au prix fort. Une poignée d’albums solo, le Mass in F minor des Electric Prunes (cette chose absolument déroutante, une messe jouée par les Electric Prunes, sortes de Stranglers de la scène garage sud-californienne, présentée parfois comme le premier opéra-rock, deux ans avant Tommy) et d’innombrables productions californiennes au tournant des années 60 portent sa marque. A cette époque, David Axelrod était au sommet du monde, producteur attitré de Cannonball Adderley dans l’immeuble rond de Capitol, ce symbole de l’industrie musicale de L.A., maison-mère des Beach Boys. Il était aussi un visionnaire aux ambitions artistiques démesurées, qui bâtissait ses albums pop sur la liturgie catholique (Mass in F) ou d’après William Blake (Songs of innocence, en 1968), sans les concevoir autrement qu’avec choeur, cuivres et cordes.

Et, au milieu de ces orchestrations luxuriantes, il y a ces rythmes lourds pulsant sur des lignes de basse fluides, dont on comprend qu’ils aient pu impressionner Dr. Dre, A Tribe Called Quest ou DJ Shadow, qui rend un hommage ému à son idole dans les notes de pochette de ce nouvel album (David Axelrod n’est pas étranger à son Midnight in a perfect world). Un nouvel album sort aujourd’hui d’un néant de 30 ans où les péripéties de l’industrie du disque l’avaient poussé, ressuscité par la volonté du Quentin Tarantino post-adolescent de la musique de beats, James Lavelle, boss de Mo’Wax.

Conçus comme une variation sur le Faust de Goethe (il s’agit d’un disque de musique pop, on vous le rappelle), ces morceaux ont patiemment attendu que l’époque les rattrape pour finalement réapparaître, uniques blocs d’un temps où on concevait encore la musique populaire comme une cathédrale. Sept titres à la grandiloquence préservée, soundtrack immobile d’un film qui n’a jamais été fait, dont les accents rappellent, bien sûr, les autres disques de leur auteur, mais également ceux des autres représentants de cette race de producteurs nés avec le jazz et la musique classique et qui s’immergèrent dans l’hédonisme pop des 60’s psychédéliques : Michel Colombier, le Lalo Schiffrin de Dirty Harry et, surtout, les Gainsbourg/Vannier de Melody Nelson (The Shadow knows, clin d’oeil à Josh Davis, est un vaisseau fantôme qui vogue dans les eaux du Cargo culte de Melody).

Evidemment, il y a des breakbeats, des « trucs à sampler », mais ce n’est pas ce genre de disque qu’on n’écouterait uniquement pour trois mesures de caisse claire sur le deuxième titre de la face B. Ce sont des titres qui vous enveloppent, monstrueusement gonflés par les lignes de basse de l’impériale Carol Kaye et les guitares arachnéennes de Lou Morell et Peter Wyant. De l’adaptation de Goethe initialement caressée, David Axelrod est finalement passé à un hommage à ses amis et à ses élèves, lorsqu’il a retravaillé ces bandes l’année dernière : Jimmy T, pour Jimmy Tolbert, ami fidèle pendant les années de poudre, Ralph Kaffel, le président de Fantasy Records a droit à une Fantasy for Ralph, DJ Shadow donc a la sienne également, tout comme Diamond D et Dr. Dre (The Dr. & The Diamond -qui aurait imaginé cet homme de plus de 60 ans, aux cheveux blancs et aux souvenirs freaks, rendre hommage au Phil Spector noir du Los Angeles des années G ?).

L’album s’ouvre et se clôt sur deux nouveaux titres, dédiés à son fils mort brutalement en 1970 : The Little children accueille Rass Kass, compatriote angeleno de David Axelrod, en griot post-moderne évoquant les Watts Prophets et prouvant -si besoin était- qu’il est l’un des meilleurs et des plus originaux Mcs de L.A. Il se ferme avec Loved boy, interprété par Lou Rawls, qui interprétait déjà les Songs of innocence en 1968. Deux titres intemporels qui ne dépareillent pas dans cet album. Sans doute l’un des plus modernes de tout le catalogue Mo’Wax.