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4
sur 5

La « library music » fut un genre mineur de musique d’illustration pour shows TV ou émissions radiophoniques dans les années 60-70. Musique accessoire de jingles, gimmicks, ritournelles, elle est essentiellement instrumentale, sorte de parent pauvre du soundtrack de cinéma. Depuis quelques années, la library music se trouve réhabilitée par quelques labels anthologistes-entomologistes (Plastic, Dare Dare) qui sortent de l’oubli les perles d’Umiliani, Morricone, Roger Roger, Jean-Jacques Perrey ou François de Roubaix. En effet, la library music a souvent correspondu aux premières armes de compositeurs prestigieux, dans l’arrangement d’instrumentaux psychédéliques de peu de moyens. Les synthétiseurs Moog ou Korg firent leur apparition en même temps que ces expériences cinématiques, leur apportant ce petit cachet easy-listening si savoureux aujourd’hui.

Cinema Recorded Music Library est un duo de Glasgow composé de Gregor Reid et Crawford Tate, visiblement nostalgique de cette période bénie de l’expérimentation musicale pour les masses. Ils rendent hommage à la library music à travers de nombreux singles instrumentaux énigmatiques et cinématographiques, ici réunis en une compilation de sept titres, avant la sortie de leur album pour 2001. Ce récapitulatif de l’œuvre de Cinema comblera tous les aficionados du psychédélisme laborantin, intronisant la library music dans le panthéon Domino de la musique indie de qualité, en l’an 2000, comme un délicieux anachronisme, surtout pas anecdotique.

La modernité de la musique d’illustration éclate ici : les synthétiseurs vintage côtoient les rythmiques trip hop, les samples orientalisants se mélangent aux arrangements de cordes synthétiques, les percussions galvanisent des funks abstraits, en une espèce de mix spatio-temporel, géographique et historique, rétrofuturiste. John Barry paupériste, Morricone dégraissé, Roy Budd sans l’orchestre, la musique de Cinema est minimale dans ses moyens, mais arrive sans détour à ses fins : produire chez l’auditeur une panoplie de sentiments contrastés, de l’angoisse à l’engouement, du frisson au relâchement, par une musique expressionniste et imagée, psychologue et manipulatrice comme un bon polar. La tonalité générale est plutôt sombre et crispante, évocatrice de ruelles obscures, de grincements de porte, et d’ombres furtives, faisant sourdre un suspens musical, une ambiance glauque et sépulcrale intrigante.

Si la musique de Cinema est extrêmement référencée, sa modernité est indéniable. Elle nous permet de reconsidérer les atmosphères anecdotiques des séries télévisées de notre enfance comme annonçant les courants musicaux les plus importants de cette fin de siècle : le post-rock, l’electronica abstraite, l’ambient, la musique instrumentale dans son ensemble. Rien ne se crée, rien ne se perd, tout se transforme.