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4
sur 5

A l’image de l’homme, maître discret inscrit au tableau prestigieux mais ingrat des « musiciens pour musiciens », la musique de Cholo Montironi tourne le dos au tango hystérique, cambré, raide, monté sur ses ergots, celui des pistes de danse, du patinage artistique et du kitsch provincial. Le visage granitique, pétri de dignité muette, il tient entre des mains carrées, le fil du chant sur ses genoux, ténu comme le souffle de l’enfant que l’on berce. Le petit jour de ses mélodies filtre à travers des persiennes ; source qui perle à fleur de terre. Note après note, elle serpente, se coule au gré d’un rubato subtil, presque imperceptible, s’absente et resurgit, accélérée d’un souvenir ému. Si souvent confondu avec la nostalgie quand il n’est plus qu’un code, le tango n’est ici que l’esquisse d’un mouvement plus large en même temps que plus intime, le ressac de la mémoire qui nous tisse, non encore figée en sa stylisation sociale. A peine si l’on remarque, débusquée d’un repli, la syncope fatale. Déjà en fuite, elle ne surprend pas moins qu’une première fois. Pots-pourris, airs bien connus, transpositions (Yesterday) ou adaptations (Träumerei), c’est tout un : fraîcheur et liberté balayent la référence d’une brise tranquille. Hommage à Gardel, clin d’oeil à Yvonne, reprise de Lennon ou révérence à Schumann, une même simplicité les conduit, buissonnière et folâtre, en arabesques souples -simplicité d’apparence : expression vraie du goût. Car ces mouvements contraires, ces tuilages en sous-main, ces contrepoints gracieux, le doux balancier d’une pulsation qui s’efface et demeure, trahissent le grand art en regardant ailleurs. L’aristocratie dans la pensée, l’élégance dans la forme sous des allures rustiques, c’est Haydn à Buenos Aires.

Fallait-il que l’homme soit modeste pour qu’admiré par ses pairs, invité partout, soliste du Philharmonique de Londres, des Orchestres nationaux d’Espagne ou de Toulouse, prêtant sa voix à l’Evita de Lloyd Weber ou aux chanteurs de légende (Edmundo Rivero, Roberto Goyeneche, Floreal Ruiz…), son nom ne franchisse pas en soixante ans de carrière, le cercle des initiés comme ceux de Piazzola, de Barboza ou de Beytelmann. Car, il faut l’avouer, Una Voz de bandoneón est le premier enregistrement en solo de Cholo Montironi. A cela tient peut-être que l’on y savoure ensemble le prime saut de l’enfance et l’abandon détaché d’une science que l’âge domine, l’art et la vie indissociablement quintessenciés.