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sur 5

Qui se souvient de Libra Records et de Juvenile techniques bande de singes ? Donne-moi une tranche de melon sans OGM s’il te plait petit, et n’oublie pas d’aller voter à la prochaine élection. Branche ton discman et essaye de manger plus de salade, fais du sport et fume un peu de weed, mais sélectionne-la bien… Essaye d’arrêter la clope. Lis pas trop la presse, ça sert pas à grand chose, ou alors sélectionne bien. Ecoute ce disque. Apprends l’anglais t’es obligé. T’es coincé mais ca va aller. AH AH AH AH AH AH AH !!!

Révélé dans nos contrées à la fin des années 90 pour avoir été un des piliers du groupe Company Flow (et au début des années 90 pour les backpackers les plus chevronnés, Co-Flow ayant été créé en 92 par El-P, Jus et Len…), Bigg Jus s’est également fait connaître lors des sorties de Black mamba serums (sur le label nippon P-Vine) et son Plantation rhymes EP(sur feu Subverse). Il revient aujourd’hui sur l’écurie Big Dada (TTC, Clouddead, Ty, King Geedorah…), accompagné du Mc californien Orko Elohiem aka Orko the Sycotik Alien, que beaucoup découvriront ici, mais que d’autres connaissent déjà pour avoir dropé quelques salves sur le label indé Tuff Love, aux côtés des rappeurs new-yorkais Rise & Shine par exemple. Tous ces Mc’s et producteurs qui passent de labels en labels et qui trottent sur les tombeaux de leurs propres séparations prouvent combien il est difficile pour « les indés » de continuer à exister, ici ou ailleurs… La chute de Subverse, la dérive de Rawkus, etc. Toutes ces structures qui se cassent la gueule, ça fait mal à l’oeil-de-perdrix mais il faut bien continuer. Rawkus et Subverse sont dead. Will Ashon et son gros Dada ont la bonne idée d’attirer dans leur bercail des artistes comme Jus et MF Doom. L’Europe semble aspirer la fuite des cervelles de quelques-uns des Mc’s et producteurs dont il est enthousiasmant de (re)découvrir l’univers et de (pour)suivre les mots (Jus et Geedorah sur Big Dada, Insight sur Ascetic Music, Tes et Prince Po sur Lex Records, pour ne citer qu’eux…).

Voici donc NMS et son Woe to thee land whose king is a child, un brûlot dont les électrodes hip-hoppesques frappent autant par les textes de ses protagonistes que par leur flows et les sons sur lesquels ils se posent. Entre le phrasé véloce de Mc Orko et la nonchalance assurée de Jus, l’auditoire prend ici de plein fouet des décharges qui n’en finissent plus, dirigées vers le gouvernement Bush et son intendance (militaire), mais aussi vers Tony « Butcher’s Boy » Blair et ses bouffonneries douteuses (dents dodues et de travers, comme des menteries). Deux dirigeants qui ont pour essence la clownerie et la pourriture, dont les vitrines perfides commencent à s’écrouler petit à petit, aussi bien dans les médias que sur la place publique. Mais les médias sont bien muselés et les dentitions carnassières de ces chefs de guerre ne sont pas prêtes de lâcher prise… La place publique aura-t-elle son mot à dire d’ailleurs ? En tout cas, Jus a des procédés à balancer sur la tête des « grands ». Ses rythmiques éclatantes et jouissives (« Ha Ha Ha Ha Ha x4 ») annoncent un état des lieux apocalyptique, qui se fait napper de synthés analogiques sortis tout droit du plus sombre escape movie de John Carpenter. La galette que nous offre les deux metteurs en son bourdonne comme une profession de foi aride, qui déroule le constat des dédains amblyopes du plus simplet des gouvernants de ce monde. Avec ce disque, Jus vient inscrire son nom à l’encre noire sur la liste des figures gênantes pour la Nation à la bannière étoilée, aux côtés de Michael Franti et de Dead Prez. Toutes ces rimes qui claquent comme des parachutages de virus dans la tronche de la Maison Blanche (Super Pretzel big top circus freak mix ou Please disperse immediately) ne laissent pas de répit à l’auditeur. Le duo NMS ne se limite heureusement pas à la politique, il place aussi quelques titres extra-terrestres, entre breakbeat et electro (Fendi shoe bomber), hip-hop brut de décoffrage (Bullets R ejected) et sens de la progression dramatique (Please disperse immediately). Par le biais de recettes alambiquées, d’envolées lyriques perturbées et de destructurations enflammées, Jus & Orko se font un malin plaisir de détourner les schémas rigides du hip-hop ambiant, pour mieux abreuver l’essence d’un rap fait de géométrie fracassée et de samples électrifiés.

Cet oeuvre musicale est un petit bijou, taillé dans le coeur des Etats-Unis, puis brutalement planté dans un champ de bataille fantôme. Elle laisse entrevoir les plaies d’un ventre qu’on croit douloureux, vomit des vocalises désarmantes et déroutantes. Woe to thee land whose king is a child est d’autant plus réussi qu’il propose en bonus certains des instrumentaux (on se retrouve donc au total avec un sublime 17 titres), qui lui donne une élévation abstraite, pérenne. De fait, on déguste les instrus en y discernant de somptueux petits détails, qui nous avaient échappés lors de premiers morceaux, tant la verve des deux gaillards débordaient de bile rageuse et de rancoeur envers son gouvernement et ses cisailles pleines de sang.