PARTAGER
5
sur 5

Volontaire ou pas, Confield marque une étape décisive dans l’évolution de la musique d’Autechre. Le précédent EP7 introduisait avec délice des virus défragmentaires dans les mélodies demeurées jusqu’alors imperturbables du duo de Sheffield, Confield complexifie encore un peu les choses en mélangeant toutes les couches de sons -rythmes, parasites, mélodies- et en les faisant s’interpénétrer les unes dans les autres jusqu’à obtenir des amas sonores dialoguant sans cesse avec eux-mêmes mais difficilement avec l’extérieur. On ne raisonne plus ici en terme de pistes, mais bien de masses en mouvement, presque charnelles : citons David Toop qui dans une chronique récente de Confield comparait la nouvelle musique du duo au cinéma de David Cronenberg, à la nouvelle chair de Videodrome ou eXistenZ . La comparaison n’est pas aussi douteuse qu’elle pourrait en avoir l’air : la musique de plus en plus physiquement palpable d’Autechre joue ici plus que jamais sur les limites et les délimitations des sons et des structures, qui semblent préférer copuler ensemble et faire mousser leurs textures plutôt que de suivre une direction ou une organisation musicale quelconque.

C’est structurellement que ces accouplements sont les plus difficiles à suivre et que la matière artistique qui compose Confield est la plus hermétique. Les sciences physiques dans ce qu’elles ont de plus abstrait semblent presque constituer une toile de fond thématique aux divers morceaux de l’album. Les titres sont particulièrement révélateurs: Eidetic casein, Lentic catachresis, Parhelic triangle, VI scose poise… De là à savoir si ces diverses matières et formules sont réelles ou fictives, on n’en saura ici pas davantage. Mais établissons tout de même un parallèle : comme Cronenberg invente des nouvelles représentations pour ses technologies fictives et autres visions évolutives d’une mutation du corps biologique, Autechre nous met dos à dos avec l’univers scientifique pour justifier l’existence de ses matières sonores complètement inédites. Au delà du cliché, on imagine volontiers Booth et Brown en blouses blanches, manipuler leurs nouveaux sons hybrides et viraux (on se souvient d’un morceau de Gescom intitulé Viral) et les greffer de manière aléatoire afin d’obtenir des nouvelles constitutions charnelles chaotiques comme autant de scientifiques peuvent manipuler leurs mixtures de pipettes en pipettes. Leurs expérimentations peuvent s’avérer cruelles, absconses, mais comme c’est heureusement souvent la cas lorsqu’on laisse faire la nature (les structures d’apparence aléatoire résultent d’un procédé de fabrication quasiment révolutionnaire en musique électronique, le temps réel), elles sont souvent fulgurantes.

Vi scose poise est un pur objet mobile, façon Calder, envoyé dans un espace démesuré et quasiment lumineux, alors qu’une mélodie redessine ses contours en négatif ; Cfern est une pure divagation rythmique, sans directions ni propos clair, qui préfère laisser pénétrer une dissonance imprécise engluer ses lignes incertaines; Pen expers est le bruit du rythme qui devient matière, des nappes mélodiques en survivance qui tentent de rebondir contre cette matière molle ; Sim gishel impose un rythme simple pour mieux le parasiter par des masses de bruit blanc en suspension, tellement fragmentées que leur présence en devient énigmatique ; Parhelic triangle est un triangle sans côtés, dont le rythme se résume à une pure pulsation de bruit-chair, sale mais caressant, excitable ; les rythmes de Bine sont tellement pressés d’exister qu’ils sont pulvérisés en vol, à quelques centimètre du sol, avant même de pouvoir se poser sur les repères du séquenceur, alors qu’une mélodie dissonante fait mine d’apparaître entre les résonances de ce carnage ; Eidetic casein calme le jeu mais la présence des plus envahissantes de matières-parasites achève de révéler le vrai propos de ce morceau sabotage ; Uviol fonctionne de la même manière, à la différence près que les sabotage viennent non pas de ses constituants mais de l’extérieur, de cris machiniques primaux qui altèrent sa surface comme un psoriasis sec et quasi invisible ; à la fin de Lentic catachresis, la chair sonore envahit tout, remonte couche par couche toutes les fréquences sonores jusqu’à approcher au plus près le tympan, jusqu’à venir caresser sa muqueuse.

Ainsi, Confield est le premier disque pornographique ; jamais la matière sonore n’avait été aussi palpable, jamais elle n’avait été observée en si gros plan. Reste à savoir si la chair qu’il propose de caresser est infectieuse et dangereuse pour l’homme, ou si sa constitution est plus simplement celle de l’humain de demain.