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5
sur 5

Je parcourais fébrilement une « liste » pour vinyls junkies, le genre de liste envoyée à de riches collectionneurs comme Gilles Peterson ou à quelques proies japonaises dociles, lorsque la découverte d’une pièce énigmatique m’envoya mille aiguillons de panique dans le cortex. La rechute : « junkie un jour, junkie toujours » Cecil Leuter, Pop électronique, publié en 1972 sur le label CREA : £150. 1 400 F pour un disque d’illustration sonore français ! Après avoir calculé le nombre de piges qu’il me faudrait écrire pour assouvir ce désir irrépressible, l’état de manque fulgurant s’évanouit progressivement, remplacé par une curiosité à vif encore plus toxique. Renseignements pris auprès d’un initié n’ayant toujours pas décroché, Pop électronique « serait » une pièce mythique, un alliage rare de jerks psychédéliques et de musique électronique, bref, un disque quasiment intouchable pour le commun des collectionneurs : un album que personne n’a d’ailleurs écouté mais dont la réputation enfle sur la foi d’un titre prometteur et d’une côte astronomique. Heureusement, un dealer attentionné veille sur les vinyls junkies. Alerté par leurs cris faméliques, le label grenoblois Pulp Flavor a ressorti sur le marché le diabolique Pop électronique, 33 minutes dédiées au divin Leary. Autopsie d’un poison violent concocté par Cecil Leuter (alias Roger Roger), le Augustus Owsley Stanley III du moog.

Face A : The Happy moog. Pop électronique n°1 soumet l’acid-freak à d’imprévisibles flashs sonores. Sur un beat pop paresseux, un mitraillage délicieux de moog fragmente l’espace mental comme un stromboscope alternant malicieusement accélérations et ralentis visuels. L’auditeur est déjà complètement parti, aussi atteint que Joe Buck à la Factory dans Midnight cowboy. Mais la frénésie continue. Pop électronique n°2 nous plonge dans une diarrhée luminescente de moog, une mauvaise digestion de Pepitos-Coca sous LSD. Euguénie Sokolof avant l’heure. L’illustration sonore rêvée pour la sublime photo de lavement intestinal jaillissant d’un sphincter japonais anonyme (Fecal Japan sur Rotten.com). Flash ou flush ? Pas le temps de répondre, Pop électronique n°3, 4 et 5 enchaînent des jerks électroniques taillés pour un acid-test à la Salvador Dali, dans une réplique en polystyrène de la gare de Perpignan : aussi débile que le visionnage en boucle de l’intégrale du Manège enchanté. Pop électronique n°6 et 7 calment le jeux. Il est tard, tout le monde est allongé, en slip et en Moonboots, prêt à franchir une nouvelle dimension.

Face B : The Dark side of the moog. Le groupe pop a disparu. « Les sons électroniques de Cecil Leuter » recomposent des cerveaux neufs : le casse-brique neuronal est enclenché sur vitesse rapide (n°8). Un Roger Roger méphistophélique nous dévoile le futur de la musique électronique : The Shape of electronic music to come. Pop électronique n°9 est le rêve prémonitoire du live de Suicide au CBGB’S en 1977 tandis que le n°10 voit Walter Carlos gang-bangée par des Droogs invisibles dans les décombres de la base lunaire Alpha (n°11). D’autres visions insoutenables se succèdent : Lee Perry juste avant l’incendie du Black Ark Studio (n°12), les vrais visages des Residents (n°13) et Thomas Bangalter improvisant à 3 ans sur le moog de son père (n°14). Stop ! Fin d’installation.

Redémarrer. Jacques Chirac va parler à la télévision. Un thème musical annonce son allocution : « Versailles », composé par Roger Roger. Sur ma platine, Musique pour vos plantes de Roger Roger. Je suis heureux.