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5
sur 5

On a toujours ressenti un sincère attachement pour la musique de Malcolm Middleton, en même temps qu’une tendresse teintée d’effroi pour les paroles d’Aïdan Moffat. Avec The Red thread, le compositeur étoffe son écriture tandis que le parolier résout dans une impossible synthèse entre ambiguïté et transparence, aveux et jeux de dupes. Résultat : The Red thread est probablement le meilleur album du groupe.

Arab Strap, c’est d’abord une indéfectible image de ploucs salaces aux lourds penchants éthyliques (il faut les voir sur scène pour y croire). Ce sont aussi des mots cruels murmurés par une voix nonchalante, qui parle de tristes vérités sans fard, exposées sous une lumière crue et blanche : depuis leur premier album en 1996, le duo n’a ainsi jamais dévié d’un iota, en ne parlant d’autre chose que de l’amour sans sexe, et du sexe sans amour. Et chaque morceau n’a jamais représenté l’amour autrement qu’avec son cortège de douleurs (l’avortement, la jalousie, les humiliations, l’adultère), dans ses aspects les plus routiniers et matériels (le nom même du groupe ne renvoie-t-il pas à un nom de lubrifiant ?). Arab Strap, c’est aussi au fil d’une irréprochable discographie (quatre albums, un live, un tas de maxis), une personnalité musicale facilement identifiable : recours précoce et maintenant presque systématique aux boîtes à rythmes, couplé à l’emploi d’arpèges mélancoliques de guitares (dont s’est sûrement inspiré Hood).

Arab Strap, c’est encore la démonstration d’une tendresse impensable et d’un goût des plus douteux. Après une série de maxis où trônait sans complexe une collection de portraits sexualisés de filles, la pochette d’Elephant shoe crevait de douceur : on y voit pris en surplomb le visage d’une jeune femme endormie, partiellement recouverte par une couette, recroquevillée en position foetale. De la couette n’émerge qu’un oeil clos, une masse brune de cheveux détachés qu’empoigne la main droite de la fille. Expression de la vulnérabilité (nuancée par la contraction du poing), ce bout d’innocence nous donnait à voir la part enfantine et donc désexualisée de la femme. A l’opposé, on a des pochettes de maxis navrantes : celle où un copain de Mogwai pose sur chaque face avec Middleton puis Moffat, une bouteille de bière en équilibre sur la tête, les yeux vitreux, le sourire idiot aux lèvres ; celle aussi du maxi Love detective paru simultanément avec The Red thread, dont la pochette fait plus que suggérer une esthétique porno eighties : une fille à moitié déshabillée est allongée, les jambes écartées, des poils pubiens discernables sous la jupe (avec pour sous-titre : « If you’ve nothing to hide, why hide it ? », extrait du morceau).

Avec son dessin numérisé de cheval cabré, la pochette de l’album rompt ce cycle de représentations. En revanche, les paroles participent pleinement du regard à la fois déçu et fasciné, attendri et sardonique du groupe sur la gent féminine Successivement bourreau puis victime, Moffat ouvre l’album par Amor veneris -un lit, le matin, de la baise, des larmes-, avoue à sa compagne un vieux mensonge sur son dépucelage sordide (The Long sea) -en passant par Love detective– où le chanteur, soupçonneux et jaloux, lit le journal intime de sa copine, y découvre ses coups bas, et en devient nauséeux. On n’a pas fini de souligner la ruse dans l’écriture de Moffat qui rassemble dans le même jet ambiguïtés de sens et grossièreté verbale, comme si la dernière pouvait masquer les premières. L’album récapitule également tous les thèmes chers au groupe : les fêtes pourries et soirées télé arrosées, les souvenirs d’adolescence, et bien sûr l’impossible monogamie, la permanente contradiction amour/sexe censément résolue par le modèle du gentil-et-joli-couple. (« Everywhere I go / There’s so much on show / Everyone is beautiful / But I stay dutiful »). The Red thread en passe aussi par les désormais classiques duos mixtes (ici, Adele Bethel, déjà entendue sur Philophobia, pousse sa voix lascive sur plusieurs morceaux). Le travail le plus spectaculaire a néanmoins été accompli par Middleton, puisque la musique d’Arab Strap s’est substantiellement enrichie en instrumentation (Screaming in the trees et ses cordes ; Haunt me et sa valse désuète passée sur un vinyle craquelant), en harmonies (la basse lounge de Scenery). Et surtout en profondeur (les pulsations des boîtes à rythmes explorent un spectre de fréquences jusqu’alors négligées par le groupe et parviennent une fois encore à nous faire bouger sur des histoires à se pendre).

Aussi intime que soit la musique d’Arab Strap, elle résonne comme l’écho de nos propres échecs personnels, s’impose comme une parabole sur l’incommunicabilité de nos détresses contemporaines, en parlant de signaux de détresse lancés par des gens vivant constamment sur le fil rouge de leurs émotions (The Red thread), comme de la fascination morbide de notre temps pour le sexe facile (My desire for fun). Un regard dérangeant et terriblement juste sur un sentiment qui s’avère souvent déceptif : l’amour.