Le nouvel album d’Animal Collective devrait décider, suivant sa réception et à peu de choses prés, de la suite de leur carrière. Soit le quatuor animalier new-yorkais marche sur les pas mainstream des Flaming Lips et de Mercury Rev (même si on ne leur souhaite pas le devenir-baleine de ces derniers), soit il végète dans l’underground arty encore longtemps. Feels offre en effet la possibilité à Panda Bear, Avey Tare, Deaken et Geologist de faire leur trou sur la scène indie-rock occidentale, parce qu’il est leur album le plus indie-rock justement : plus proche des premiers Mercury Rev (jusqu’au chant, étrangement familier, et dans tous les aspects psychédéliques de rock à guitares), plus ouvertement pop (couplets-refrains-ponts), de facture plus classique, moins expé que les précédents opus (guitares-basses-batteries, quelques gouzis-gouzis discrets). Tout à fait indie-rock, donc.

Feels serait divisé en deux, explorant deux facettes du combo : la première partie serait enlevée, rock’n’roll (si ce mot a encore ici un sens), dansante (pour des danses de la pluie), foncièrement électrique ; l’autre versant de la galette lorgnerait vers la capacité ostentatoire du groupe à créer des atmosphères, des « trips » soniques, doux, oniriques, planants, dans la veine engagée avec Here comes the indians ou le EP avec Vashti Bunyan (sans parler de The Orb, référence évoquée sans blagues dans notre entretien fleuve avec le collectif dans Chronic’art #22 -novembre / décembre 2005-, en kiosques). On sait le groupe adepte sur scène de telles transitions, passages indistincts entre le sommeil névrotique et l’état de veille psychotique, entre l’hypnose et le gros chahut. Ici, c’est le morceau Bees qui sert de transition, lancé sur un son de harpe filtrée et une litanie planante, à la limite du chant bouddhiste. Avant : rythmes de tambour fous, pianos martelés (Did you see the world), guitares delayés, cris d’oiseaux (Grass), structures zarbes, choeurs Beach Boys (The Purple bottle), le tout moins hippie-partchouli que 60’s-psyché-garage (Animal Collective a plus à voir avec l’effervescence spontanée et hyper-créative des 60’s -Silver Apples, White Noise, Os Mutantes, Captain Beefheart- que la dérive hippie feignasse qui a succédé). Après : drones simples de guitares, cliquetis intempestifs (Banshee beat), glissements temporels, vagues d’infrabasses, lyrisme des textures (Daffy Duck), pianos delayés, petites touches sonores inversées (Loch raven -les gars de Radiohead doivent s’arracher les cheveux). Pour clore le tout, retour à un tempo upbeat sur Turn into something, sorte de Tomorrow never knows américain-2007, avec un chant évoquant une folk ultra-primitive et des retournements incessants.

Le tout restitue l’intense, enthousiasmante, débridée, énergie déployée en live et développe la dimension essentiellement pop du quatuor : de vraies mélodies, exténuantes, pleine de flux et de ressacs, gonflées d’extase et de joie pure, qui donnent envie de décoller du sol et de ne plus jamais redescendre. Par ailleurs, Feels, non content de nous faire ressentir chaque son le plus intensément possible, ressemble à une tentative maniaque, quasi psychotique, d’explorer et de déflorer la culture américaine (le rock psychédélqiue, la folk, l’indie-rock) de la passer à travers le prisme hyper-singulier de ces quatre têtes chercheuses. M’est avis qu’on n’a pas fini de réécouter ce disque et d’y trouver matière à moult interprétations et opinions. Grand disque de 2006.

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