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4
sur 5

Ainsi donc l’atypique et problématique berlinois, enfant terrible des raves du début des nineties, expérimentateur adepte du rebrousse-poil, inventeur du digital hardcore et leader d’Atari Teenage Riot (ouf !), revient. Et, avouons le d’emblée avec réjouissance, son cas est toujours aussi problématique. Car il revient, donc, mais là où on ne l’attendait plus. Les riot beats dont il s’était fait le héraut avec les classiques The Destroyer et Squeeze the trigger et le définitif 60 second wipeout d’ATR ont été emportés par le vent de la hype, en même temps que son comparse Carl Crack, mort en bout de course et en pleine dépression. On savait Empire lessivé, dévasté par un an de tournée intensive et de lutte artistique ininterrompue, dont le désormais mythique Live at Brixton Academy d’ATR, monument d’harsh noise abstrait enregistré devant un public teenage tétanisé, incarnait parfaitement l’atmosphère moribonde et désespérée. On le pensait hors jeu, et on l’imaginait revenir par une porte dérobée. Il réapparaît pourtant sur ce gargantuesque Intelligence & sacrifice plus svelte et remonté que jamais : voilà deux CDs bourrés à craquer qui le montrent dans une forme olympique, animé d’une foi quasi surréaliste.

Le premier le voit explorer en solo l’univers survolté d’ATR (c’est la première fois qu’il s’en approche autant sous son nom propre), entre gabber, riots beats destructurés, riffs bouclés punk ou grindcore et vindictes vocales diverses. Une musique qui excite toujours (sans égaler le boucan définitif de 60 second wipeout), et qui impressionne par l’ampleur du son (Nic Endo est aux commandes, alors que sont invités et resamplés dans les interstices les compagnons de live Masami Akita aka Merzbow et Gabe Serbian du duo magique The Locust). En toiles de fond explosives et bruyantes, les climats sont tour à tour glaçants (Path of destruction, Everything starts with a fuck) ou presque euphoriques (Killing machine, Addicted to you), pour un pur concentré d’agressivité hardcore jouissive et salutaire qui se termine par un hallucinant quart d’heure de boucan abstrait (New world order).

Le deuxième CD, plus problématique, revisite les assauts abstraits et atonaux qui ont fait les beaux jours des albums d’Empire sur Mille Plateaux (les classiques Limited editions, Generation Star wars, Low on ice, HypermodernJazz 2000.5, Les Etoiles des filles mortes…). Soit une musique un peu larguée, qui laisse perplexe pour son sérieux, sa prétention et sa recherche quasi désespérée de reconnaissance savante, mais qui impressionne aussi par la manière pachydermique dont elle assume ses travers (cf. l’interminable 2641998, comme cent synthétiseurs qui pètent les plombs en réseau, ou les expérimentations atonales de Parallel universe, sérialisme technologique du pauvre sans cesse cassé par de vieillots beats hip-hop saturés).

Bref, un impossible doublon pile / face étrange, provocateur, incohérent, maladroit et forcément touchant, qui révèle pleinement les incessantes contradictions d’un authentique personnage dont l’art impossible continue à allier ringardise consciente et génie pur.