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Malgré le temps et les épreuves, le trublion électronicien berlinois, figure de prou du digital hardcore et des riot beats, ne s’est toujours pas assagi. Il revient avec son opus solo le plus complet, entre trash programmé et abstraction analogique. Rencontre.

Chronic’art : Avec 60 second wipe out et le Live at Brixton Academy d’Atari Teenage Riot, tu avais l’air d’être allé au bout d’un cycle, artistiquement et personnellement. Et malgré ça, tu sembles aujourd’hui regonflé à bloc, plus énervé que jamais. On t’imaginait plutôt essayer quelque chose de nouveau, entamer une nouvelle direction.

Alec Empire : Jusqu’à maintenant, j’ai toujours utilisé sur mes disques solos des formes musicales très différentes de celles exploitées sur les disques d’ATR. Parce qu’ATR fonctionne comme une forme d’insurrection musicale, parce que c’est sa raison d’être. C’est d’ailleurs une forme très efficace pour sa fonction. Mais en solo, j’ai toujours essayé de creuser plus profondément dans mon ego, et toujours choisi des perspectives personnelles. Ce n’est pas moins politique, mais c’est moins lié à une action directe. Je ne clame pas de slogans sur ce disque, je ne dis pas il faudrait faire comme ci ou comme ça, j’exprime juste la manière dont je vois et ressens les choses. Je ne veux pas encourager qui que ce soit à agir, je laisse à l’auditeur le choix d’agir ou pas en fonction de ce que je vois et de ce que je dis. Si tu écoutes Path of destruction, qui ouvre l’album, tu verras que je parle d’escalade de la violence, mais je ne prends pas parti. C’est la différence avec ATR, ou je prends parti et où je prends des mesures pour faire valoir ce que je pense. Si la musique d' »Intelligence and sacrifice » a l’air aussi agressive que celle d’ATR, c’est que c’est le seul traitement possible pour exprimer ce que je ressentais. Mais c’est un apocalypse personnelle, pas nécessairement destiné à produire des effets concrets, précis. Ce disque existe aussi pour montrer aux gens qu’avant, pendant et après ATR, Alec Empire fait plein de choses très différentes qui n’ont rien à voir avec ATR. Tout seul ou avec tous ces artistes, comme Björk, RL Burnside, El-P de Co Flow, Prince Paul, The Arsonists… Je ne veux pas qu’on m’enferme dans un genre précis. Ce disque, c’est une manière de forcer les gens à m’accepter. Le fait qu’il y ait deux CDs très différents -un plutôt digital hardcore très violent, l’autre plus électronique et expérimental- est une manière de m’imposer et de dire à ceux qui n’aiment qu’un seul aspect de moi d’aller se faire foutre…

Tu dis que ce disque est ta vision du monde qui nous entoure : c’est une vision très noire, très angoissante…

J’ai donné quelques concerts au Japon cet été, juste après avoir terminé le disque. Les gens trouvaient que c’était très extrême, un peu auto-complaisant dans la noirceur. Mais quelques semaines après, les événements du 11 septembre ont eu lieu, et beaucoup m’ont dit qu’ils n’avaient finalement pas compris qu’ils s’agissait simplement d’un reflet du monde dans lequel on vit, et non pas d’une vision cauchemardesque. Je suis très triste que la musique depuis le 11 septembre ait préféré s’autocensurer et contourner la noirceur de notre monde plutôt que de l’embrasser complètement. C’est de pire en pire, en fait. Malgré les apparences, la culture n’est pas du tout libre, et c’est très dangereux. J’ai tellement d’amis aux Etats-Unis qui n’osent pas dire ce qu’ils pensent en public par peur de choquer l’opinion publique que constitue leur entourage…

Tu penses que la musique doit nécessairement refléter l’état du monde ?

Il devrait y avoir un équilibre. Si les gens veulent s’échapper un peu de la réalité en écoutant des conneries, très bien, qu’ils le fassent. Mais le problème, c’est que c’est la donne et la référence pour la quasi intégralité de la production discographique mondiale, et qu’il n’y a pas d’alternative d’envergure. On ne peut plus exprimer quoi que ce soit et être décemment entendu, il n’y a pas de place pour une musique réaliste. Au final, c’est comme avoir une blessure et juste mettre du maquillage dessus pour la cacher. Ca ne la guérit pas, ça fait tout pourrir. Selon la norme mondiale, notre génération aime simplement faire la fête, et rien ne bouge jamais. Ce n’est pas vrai.
Qu’est-ce que tu penses de tous ces groupes de métal qui font semblant de refléter la noirceur du monde pour plaire aux adolescents en livrant un anticonformisme formaté ?

Ces gens ne parlent pas de politique. Prend Slipknot par exemple : ils mettent des masques, c’est de la rébellion qui reste dans le domaine de l’imagination uniquement. Alors ils ne me dérangent pas vraiment… J’aimerais juste que leur musique soit un peu plus complexe, un peu plus profonde. Dès que tu creuses un peu, il ne reste plus rien. C’est normal que la rébellion qu’ils prônent ne dure pas dans l’esprit des ados qui l’écoutent : il n’y a pas matière à réfléchir, rien non plus qui te pousse à agir. J’attends un groupe qui fasse durer le plaisir et les réactions après l’écoute. Pour l’heure, ça n’est hélas que de l’agression de l’instant qui ne s’imprime pas dans l’esprit.

Et toi, tu n’as pas peur d’être considéré de manière simpliste et d’être mis dans le même sac que ces groupes pour adolescents ?

Je m’en fous un peu, sinon, je n’arriverais plus à rien. Je fais comme je le sens. Si des adolescents utilisent ma musique pour faire la fête, ça veut au moins dire qu’ils sont vivants. Mais ce n’est pas mon problème…

Pour certains, la manière dont tu prônes l’action politique immédiate dans ta musique est un peu naïve, un peu simpliste…

La musique simplifie forcément les problèmes. Il n’existe pas de chansons d’amour qui soient aussi complexes que les relations amoureuses. Le journalisme est pareil. Je ne comprends pas ce genre de critiques, parce que la simplicité dont on m’accuse fait partie de l’art musical lui-même. Je pourrais peut écrire un opéra pour aller plus loin… Mais on me reprocherait sûrement encore la même chose.

On sait à quel point tu considères ta musique comme une action politique. Quel genre d’action concrète aurais-tu préconisé si tu avais été français entre le 21 avril et le 5 mai 2002 ?

C’est une bonne question… En tous cas, c’est bien que tant de gens soient descendus dans la rue pour manifester. Car c’est une action qui est à la portée de tout le monde. Notre génération est tellement léthargique, j’ai vraiment eu peur que les gens restent passifs. Montrer qu’on n’est pas d’accord, c’est la plus petite action politique, mais c’est aussi la plus importante. Ceci dit, il faut rester réaliste : ce n’est pas assez. Il faut que ça continue. J’ai toujours eu cette peur que les fascistes finissent par l’emporter. La gauche est tellement divisée, elle est tellement habituée à discuter dans l’opposition, qu’elle ne représente plus rien pour le peuple. On a besoin d’un vrai appel, pour que les gens se réveillent, qu’ils réalisent que même si la politique est très corrompue par son manque d’idéalisme, la brisure qui existe entre elle et l’action, le changement, c’est toujours leur problème. Même si je critique le système politique dans lequel on vit, parce que je pense qu’il est trop limité dans son champ d’action par rapport au pouvoir économique, les politiciens restent le seul rempart entre le peuple et les multinationales… La démocratie est en danger. Mais on va continuer à lutter, chacun à sa façon, et les gens finiront inévitablement par se réveiller.

Tu restes optimiste ?

Je n’ai pas foi en le système dans lequel on vit, mais j’ai foi en les gens. Ils finissent toujours pas se réveiller, même si parfois ils le font un peu trop tard…

Propos recueillis par

Lire notre chronique d’Intelligence and sacrifice