Ecrivain polonais renommé partageant aujourd’hui son temps entre l’Allemagne et la Pologne, Odojewski a écrit avec Une Saison à Venise une fable qu’il a peut-être vécue lui-même : en été 1939, Marek, âgé de neuf ans (comme l’auteur à l’époque), attend avec impatience son départ pour Venise, où il doit passer ses vacances avec sa mère. Vu la situation politique pour le moins tendue avec l’Allemagne, ce voyage est finalement annulé au profit d’une escapade plus faiblement exotique chez une tante, dans le sud-est de la Pologne. Dans la maison de cette dernière va se réfugier une bonne partie de la famille de Marek lorsque que la guerre éclate pour de bon. Le père est mobilisé, le frère scout rentre en urgence de son camp, les premières troupes de réfugiés commencent à circuler devant le portail. L’angoisse monte, les enfants tentent de décrypter l’attitude des adultes, les bombardements s’enchaînent : c’est alors qu’une source jaillit dans la cave de la maison, jusqu’à inonder tous les sous-sols. Barbara, la plus excentrique et la préférée des tantes de Marek, propose alors de recréer une petite Venise dans les caves, puisqu’elles sont sous l’eau. Après quelques atermoiements, le projet emporte l’enthousiasme collectif, ouvrant une brèche de merveilleux dans la réalité de la guerre, une bulle d’enfance où même les adultes semblent ravis de se réfugier.

Odojewski tisse cet espèce de conte moderne avec de longues phrases alertes qui recréent parfaitement toute une subjectivité enfantine faite d’espoirs déçus, de menus agacements, d’incompréhensions et de curiosités, de rêveries, de bouderies et d’exaltations naïves. Par des détails et des réflexions, il reproduit avec justesse la perception que peut avoir un garçon de neuf ans. La distance avec l’univers des filles, notamment, est très bien dépeinte, avec ce qu’elle implique de méfiance et de fascination. Comme il est écrit à la troisième personne, on a l’impression que le narrateur adopte une perspective similaire à celle de son sujet ; par ce biais, c’est déjà un certain état d’esprit d’enfance qui nous contamine en débordant de son cadre. D’un autre côté, Odojewski dessine aussi le cercle qui sépare encore le monde adulte d’un monde autre, intimidant, mystérieux et à demi secret, malheureusement éclaboussé par la guerre et secoué dans ses fondements apparemment inattaquables. Et Odojewski élabore des scènes féeriques dans l’oasis de cette Venise miniature : les lampions rouges illuminant les morceaux de violons du petit voisin, ou la tante Barbara se balançant sur un siège à bascule lui-même posé sur une table de ping-pong qui fait office de port sur les eaux, tous ces tableaux donnent de très belles images à savourer. C’est dans ce sous-sol inondé que les deux mondes viendront communier dans l’imaginaire de l’enfance et ses recours puissants. Subtil, élégant et crédible, ce conte ne transcende toutefois pas la naïveté qui le nimbe, si bien qu’on serait tenté de le conseiller davantage au jeune public. Les lecteurs plus expérimentés, eux, risquent de trouver le livre un peu trop léger, et sa fraîcheur un peu fade.

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