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sur 5

On a découvert ici l’écrivain irlandais William Trevor avec les traductions, notamment aux éditions Phébus, de quelques magnifiques romans –En lisant Tourgueniev, Le Voyage de Felicia ou encore, réédité il y a quelques mois chez 10/18, Coup du sort, puissante histoire d’amour et d’exil, portrait sur trois générations d’une famille détruite par la violence aveugle d’une poignée de soldats. On en savait moins, toutefois, des dizaines de nouvelles qui firent une bonne part de sa renommée et dont on trouvera ici une première sélection, première étape d’une série de recueils de traductions programmée par l’éditeur sur la base des sept livres publiés en 1992 à Londres sous le titre Collection of short stories.

Né en 1928, formé à partir de 1946 au Trinity College de Dublin où il suivit des études d’histoire, Trevor travailla d’abord comme professeur en Irlande et en Angleterre avant de partir pour Londres, d’y être employé comme rédacteur dans la publicité et d’y connaître une modeste fortune de sculpteur. C’est en 1958 que paraît son premier roman, A Standard of behaviour, lequel lançait la carrière de l’une des plus grandes voix de la littérature irlandaise contemporaine, après O’Flaherty et avant les Roddy Doyle, Joseph O’Connor, Dermot Bolger et autres Colm Tòibïn, toutes figures actuelles de la vivacité de l’imaginaire irlandais. Depuis près de quarante ans, donc, outre une dizaine de romans publiés, William Trevor, que l’on dit influencé par Joyce et Dickens, s’affirme comme un maître des fictions brèves, récits de quelques pages dans lesquels il parvient, par la suggestion et le détail choisi autant que par la description, à introduire en peu de mots dans des univers tragiques et douloureux, parfois fantastiques, peuplés de personnages incapables d’un bonheur ou d’une paix prolongés.

De fait, les neuf récits de ce premier recueil sont autant d’histoires de solitude et de détresse, encore que l’habile Trevor, dont la plume subtile distille une émotion parfaitement retenue jusqu’au dernier mot, y ouvre parfois une brèche de lumière. Le premier de ces textes est peut-être le plus touchant : un jeune garçon tente de masquer sa honte devant une mère exubérante, déprimée et désorientée qui vient visiter son collège. Ses parents vivent séparés, son père est venu avec sa nouvelle femme ; en quelques pages, l’auteur restitue toute l’ambivalence des sentiments de l’enfant, qui finit par présenter sa mère comme une tante éloignée à ses camarades. Avant de conclure : « Mais dans le noir il s’adressa à elle, en pensée. Lui murmurant qu’il regrettait. Qu’il l’aimait plus que quiconque. » Explorant des thèmes variés mais renvoyant toutes à la solitude, à la nostalgie (le splendide L’Angleterre de Mathilda, portrait en trois tableaux d’une femme dont la vie se déroule autour d’une demeure qui la hante) ou au traumatisme, toutes reliées à l’imaginaire, à la violence et à l’histoire de l’Irlande, ces neuf nouvelles donnent la mesure du talent et de la force de William Trevor. Entre rêves pathétiques et cruautés du destin, neuf histoires pour ressentir la peine de ses personnages à chaque fois qu’ils comprennent que « rien n’est plus comme avant ».