Il est habituel de voir en Toni Morrison la « prêtresse » des lettres américaines. Consacrée par Beloved, avant Le Chant de Salomon, L’Oeil le plus bleu, Jazz, Love, Sula ou Paradis, elle a toujours su donner voix et vie à des personnages plus grands que nature. Dans son nouveau roman, Un Don, elle réitère l’exploit avec une maîtrise parfaite des mots, des émotions, des symboles, de l’écriture. Dans ce récit polyphonique à la chronologie aléatoire, les voix se croisent, s’entremêlent : en plein XVIIe siècle, sur une terre encore vierge mais déjà violente, là où les rêves se fracassent face à la dureté du réel, dans un Nouveau Monde capable de briser comme de libérer, elle s’attache aux origines du drame, à la genèse de la chute, à la naissance de l’esclavage. Et un peu plus encore.

Car l’esclavage ici n’est pas exactement ce qu’il était dans ses précédents récits. Au XVIIe siècle, tout le monde est susceptible d’être contraint à la servitude. Les indiens qui ne sont pas massacrés sont aliénés, la traite des noirs passe déjà par La Barbade, les blancs miséreux embarqués sur des navires dans l’ancien monde paient leur voyage en années de travail forcé : « Là-bas, il était un des vingt-trois hommes qui travaillaient dans les champs de tabac. Six anglais, un indigène, et douze hommes venus d’Afrique en passant par La Barbade ». Dans ce monde cruel, impitoyable, Morrison invente pourtant ce qui semble à première vue un havre de paix, sinon un paradis : la ferme du marchand Jacob Van Aark, où vivent, outre son épouse Rebekka, l’indienne Lina, la petite fille d’esclave Florens, Willard et Scully qui rachètent leur droit de passage, et Sorrow à l’esprit dérangé, rescapée d’un naufrage. Ce petit monde vit hors la société, en quasi-autonomie.

Mais les voix des femmes qui résonnent révèlent un lourd passif de souffrances. Rebekka a quitté Londres, où elle n’aurait eu d’autre avenir qu’épouse, servante ou putain. Le Nouveau Monde et son mari aimant l’ont sauvée, lui permettant de découvrir un environnement qu’elle n’aurait jamais osé rêver : « La pluie elle-même devint une chose tout à fait nouvelle : de l’eau propre sans aucune trace de suie qui tombe du ciel. Elle joignait les mains sous son menton et contemplait des arbres plus hauts qu’une cathédrale, du bois de chauffage si abondant que cela faisait rire, puis pleurer. Elle n’avait jamais vu des oiseaux pareils, ni bu de l’eau fraîche coulant sur des pierres blanches visibles ». Lina, elle, après la mort de tous les membres de sa tribu, a été recueillie par une famille, bigote comme il se doit, qui lui a donné un nom chrétien en mémoire du châtiment divin : « Ils l’appelèrent Messalina, au cas où, ils abrégèrent le nom en Lina pour signaler un petit éclair d’espoir ». Avant de lui apprendre la grandeur de Dieu : « Lina accepta son statut de païenne et se laissa purifier par ces bonnes âmes. Elle apprit ainsi que se baigner nue dans la rivière était un péché ; que cueillir des cerises à un arbre ployant sous le poids des fruits était un vol ; que manger de la bouillie de maïs avec les doigts était pervers ». Finalement chassée (rattrapée par le mal inhérent à sa nature…), elle renoue avec certaines traditions ancestrales de son peuple et trouve la paix, aux côtés des Van Aark. Sorrow, elle, qui a failli mourir, parle avec la voix dans sa tête, attire le mauvais œil. Willard et Scully économisent sous à sous pour racheter leur vie. Quant à Florens, la petite fille qui voulait porter des chaussures, elle vit sous le coup d’un traumatisme originel, incapable d’oublier que sa mère, un jour, l’a donnée à Jacob en visite sur une plantation, lui préférant alors (du moins le croit-elle) son petit frère.

Toutes ces mémoires, assemblées en un même lieu, annoncent sans doute la fin avant qu’elle n’intervienne. Car bien sûr, l’équilibre fragile qui unit ces destinées va se rompre. C’est cette chute que raconte Toni Morrison. Quand Jacob, pris d’une sorte de folie des grandeurs, décide de faire construire une immense maison dont le portail en fer forgé couronné de deux serpents barre l’entrée, quand il décide d’investir dans des plantations, estimant que leur éloignement le rend moins esclavagiste que les propriétaires qu’il a coutume de visiter dans les colonies américaines (« Il caressait maintenant l’idée d’une entreprise encore plus satisfaisante. Et le plan était aussi doux que le sucre sur lequel elle se fondait. Et il y avait bien une profonde différence entre la proximité intime des corps des esclaves à Jublio et une main d’œuvre lointaine à La Barbade. Pas vrai ? Vrai, se disait-il »), alors la fin est proche. Corruption maladie, contamination. Avant de pouvoir emménager dans sa nouvelle demeure, Jacob contracte la variole et meurt. Malade à son tour, sa femme, alitée, envoie Florens en quête d’un guérisseur, le forgeron (un noir affranchi) qui a fondu le portail aux serpents, et dont la gamine est tombée éperdument amoureuse. L’homme viendra finalement, Rebekka survivra, mais rien ne pourra recréer l’Eden disparu – et illusoire.

A travers ces personnages, ce que raconte Morrison, c’est la création de la nation américaine, fondée sur le péché originel du massacre des indiens et de la servitude de ses déshérités, à l’époque tous logés à la même enseigne. Les hommes sont faibles, tous susceptibles d’être aliénés : Rebekka par son statut de femme qui conditionne son existence, Jacob par ses aspirations démesurées, Sorrow par ses cauchemars, Florens par son amour fou, incontrôlé et incontrôlable, quand elle aurait eu tant à gagner à écouter celui qui la hante : « Tu dis que tu vois des esclaves plus libres que des hommes libres. L’un est un lion dans la peau d’un baudet. L’autre est un baudet dans la peau d’un lion ».

Le récit a des accents de religiosité autant que de paganisme. Florens grave sa confession dans les murs de la maison abandonnée de Jacob ; le paradis est définitivement fermé. Les serpents interdisent le retour à un monde idéal. Rebekka guérie se réfugie dans la religion, rejoint le chœur des anabaptistes, abandonne les femmes qui l’ont accompagnée. Ce qui transcende l’humain, c’est la Nature, immense, sauvage, vue comme par renvoi à la violence des hommes. « Nous ne façonnons jamais le monde, dit-elle. C’est le monde qui nous façonne », explique Lina, quand Florens, définitivement perdue, répond : « Je ne comprends pas Lina. Tu es celui qui me façonne et tu es aussi mon monde. C’est fait. Nul besoin de choisir ». Les mots ont une puissance immédiate, brutale, convoquent des images primitives. Morrison a cet art de passer sans transition du sublime à l’abject. L’Amérique naît dans la douleur, et le mot de la fin sans doute (si on excepte la révélation faite par « a minha mae », ombre tutélaire, qui dira ce qu’était « le don ») peut revenir à Willard : « Ils avaient jadis pensé qu’ils formaient une sorte de famille parce qu’ils avaient créé ensemble un compagnonnage à partir de l’isolement. Mais la famille qu’ils imaginaient être devenus était fausse. Quel que fût ce que chacun aimait, recherchait ou voulait fuir, leurs avenirs étaient séparés et imprévisibles. Une seule chose était certaine, le courage seul ne suffirait pas. Sans les liens du sang, il ne voyait rien à l’horizon pour les unir ». Le melting pot heureux échoue, dès l’origine. Le rêve d’une société unie est un leurre. Les individus déjà sont seuls.

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