Un teen-movie à la Française ? C’est un peu ça, sauf que Riad Sattouf (lire notre entretien) se débarrasse d’à peu près tout ce qui charpente et constitue le genre outre-Atlantique (la mythologie du teen à la GVS, le petit manuel d’apprentissage existentiel à la Apatow) pour offrir une matière absolument brute et volontiers rebutante : des ados obsédés, amorphes, moches comme des poux, fringués à la Roumaine, dont l’œil torve évoque l’immensité ahurie d’un champ de patates en hiver. Tableau cruel ? La malice de Sattouf a dévoilé suffisamment de trésors et de subtilités (chronique hilarante dans Charlie Hebdo, BD à succès) pour qu’on puisse ne voir en lui qu’un Michael Haneke de la génération Difool : très vite, Les Beaux gosses fuit toute visée entomologiste et laisse ses lunettes de petit prof au vestiaire pour se resserrer sur la trajectoire d’Hervé et Camel, dont l’amitié boutonneuse, rythmée par les contrôles imprévus, bananes à la récré, déjeuners à la cantoche ou séances de branlette frénétiques, est bouleversée par l’arrivée d’Aurore, la vamp du préau. Premiers émois, amitiés chamboulées, bouffées proustiennes remontant telles une armée d’hormones en furie… on n’est évidemment pas chez Eustache, mais il y a là – plutôt que la suite de féroces vignettes zoologiques attendues – une ligne qui s’éclaire et balaie tout sur son passage.

Plusieurs idées géniales : aucun signe des temps dans Les Beaux gosses, ou plutôt si, mais noyés dans un torrent de détails anachroniques (pas de portables, coiffures de footballeurs polonais des années 70, musique de vieille démo d’Amiga 500) qui dilue peu à peu tout enjeu politique ou social (on est à Rennes comme on pourrait être partout sauf où Entre les murs et L’Esquive se trouvaient) pour en faire la romance absolue, totale et inédite d’une sorte d’inframonde de l’âge ingrat : plantés là, les héros de Sattouf forment une armée invisible du médiocre et du non remarquable sous laquelle grouille une infinité de détails, figures, personnages (phénoménal Benjamin) et micro-événements aux conséquences dantesques que le film saisit et grossit avec une frénésie cannibale. La générosité des Beaux gosses est là, dans cette capacité à transformer une séance de spiritisme, une course effrénée derrière un bus, un roulage de pelle ou une boum noyée dans les vapeurs de Champomy en monuments de douceur burlesque. Le regard du cinéaste est posté dans une zone miraculeuse où l’exploration sociologique laisse place à une sorte d’échappée purement onirique dans le temps, loin, très loin du petit naturalisme blanchâtre où semble se complaire sa mise en scène.

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