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sur 5

Rendons la tâche aisée à celui qui serait tenté d’aller visiter l’Etat de l’Alabama. Inutile d’acheter un guide de voyage, les adresses y sont par avance erronées. Et comme la région ne regorge pas de curiosités touristiques à faire pâlir une cité italienne, rien de tel que la lecture du premier ouvrage de Tom Franklin pour comprendre que dans le sud profond des Etats-Unis tout commence par une histoire de chasse et s’achève couramment par un fait divers.

Ceux qui étaient habitués à l’insidieuse et décapante petite musique d’un Tobias Wolf ou d’un Chris Offutt ne seront pas dépaysés. L’Alabama est manifestement une contrée où rien ne se passe. On y boit plus que nécessaire, on s’ennuie, on divorce, on y trime dans des centrales électriques ou des usines de pâtes à papier. L’envers du rêve américain en quelque sorte. A un détail près : la chasse, ou plus exactement le braconnage. Ce dernier ayant pour lui, outre l’odeur du sang, l’attrait de l’interdit. Et quoi de plus tentant qu’une petite transgression lorsque la bière n’a plus de goût et que votre mariage file à vau-l’eau.

Si Faulkner avait eu recours à la création d’un comté illusoire (Yoknapatawpha) pour camper le décor de ses chefs d’œuvres, Tom Franklin, pour sa part, n’a pas jugé bon d’utiliser un tel subterfuge. En effet, comme il l’explique lui-même dans son avant-propos (les années de chasse), il a passé sa jeunesse en Alabama, « près des eaux brunâtres de la Blowout », dans une région où pour accéder au statut d’adulte, il convenait d’avoir tué son premier cerf. D’entrée, le ton est ainsi donné et tout au long des dix nouvelles qui composent Braconniers, il sera presque toujours question de traque. Mais que les inconditionnels de la chasse à courre et autres abonnés du Chasseur français ne se méprennent pas. Le braconnage, tel que le conçoit Tom Franklin, n’est pas exclusivement réservé aux animaux, et ses adeptes en sont parfois, si ce n’est toujours, les premières victimes… Sauf peut-être lorsqu’un dénommé Kilpatrick (dans la nouvelle Dinosaures), travaillant pour l’Agence fédérale pour la protection de l’environnement découvre, dans une station-service qu’il est supposé contrôler, un rhinocéros empaillé près des pompes à essence.

Cependant il faut être patient pour découvrir la pièce maîtresse de cet ouvrage. L’écrivain de Mobile sait ménager ses effets. La dernière nouvelle du recueil qui lui donne justement son titre, est un véritable condensé noir et sans concession des dernières illusions d’un pays voué désormais à l’immobilisme (la course vert l’Ouest n’est plus qu’un lointain souvenir). Acte de décès du mythe américain des grands espaces et de la liberté, la nouvelle Braconniers relate l’histoire de trois frères, chassant illégalement pour survivre au coeur des forêts de l’Alabama, et amenés à assassiner un garde-chasse. Figures marginales d’un univers lui-même en déliquescence, chacun d’entre eux sera dès lors voué à un destin tragique où plane l’ombre de la vengeance. Mais si la violence est omniprésente, celle-ci n’est que le prétexte à l’un des plus beaux tableaux jamais brossé dans la littérature américaine, qui n’est pas sans rappeler, par bien des aspects, le légendaire roman de James Ross Une Poire pour la soif (They don’t dance much).

Rien d’étonnant donc à ce que cette fable tragique ait obtenu une multitude de prix aux USA, et que la dernière nouvelle figure désormais dans un recueil intitulé Best american mystery stories of the century dont on ne saurait trop conseiller la lecture. Preuve s’il en était que de l’autre côté de l’Atlantique les histoires ne s’achèvent pas forcément par un consensuel « happy end ».