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4
sur 5

Une bonne dizaine de traductions aura permis aux lecteurs français de connaître l’œuvre de Yasushi Inoué, du célèbre Fusil de chasse (qui obtint en 1949 l’une des plus hautes récompenses littéraires japonaises, le Prix Akutagawa, et lui assura au fil des ans une renommée internationale) à ces irrésistibles Dimanches de Monsieur Ushioda qu’on découvrait l’année passée et où, en contant les mésaventures d’un sympathique entrepreneur aux prises avec une série d’importuns qui lui pourrissaient tous ses dimanches, il donnait un malicieux tableau du Japon des années 70. Pas d’étudiants révoltés pro-situs (malgré tout le bruit que faisait à l’époque l’aile radicale du mouvement  » Zengakuren « ) ni de joyeux hippies dans le monde délicat de cet inimitable faiseur d’histoires : on y cherchera plutôt un art consommé du portrait, un style à l’économie proverbiale et une certaine habileté à restituer l’air du temps et la douce évolution des mœurs chez des héros qui n’en sont pas encore lorsqu’on les croise pour la première fois.

Les sept nouvelles inédites de ce court recueil, toutes rédigées au début des années cinquante, peuvent apparaître comme autant de jets primitifs dont naîtront plus tard quelques grands romans, les Dimanches en question trouvant ici un écho dans les trente-cinq pages du touchant La Tombe de l’ami ; tout le Maître du thé serait ainsi en germe dans la Mort de Rikyu, les énigmatiques Shikkosons évoquant quant à eux les splendides Chemins du désert. Un jeu de piste littéraire qui ne double d’ailleurs qu’à titre accessoire le plaisir d’une lecture dépaysante et d’un ton dont la légèreté presque badine n’est jamais sans cacher quelque humble leçon -à tout le moins, une exceptionnelle leçon de style. Qu’il raconte l’obstination d’un provincial aigri à profiter lui aussi du succès national de celui avec lequel il faisait jadis les quatre-cents coups ou les passions irrationnelles que génère autour de lui un étudiant malchanceux, Inoué ne se départit jamais de la lumineuse simplicité qui confère à ses phrases tout leur impact, mêlant comique et tragique dans une série d’incontestables petits chefs-d’œuvre significatifs de son inépuisable talent de conteur.