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4
sur 5

Un roman où se réalise l’étonnante rencontre entre les mécanismes du polar et une vraie personnalité littéraire, subtile et drôle : les femmes y portent de grandes nattes, les assassins hurlent « va te faire cuire un œuf ! », et les sorciers ont le don d’ubiquité… A chaque départ en voyage de l’ethnologue (le narrateur), Hélène lui donnait toutes les dernières pages des romans qu’elle avait l’intention de lire en son absence ; seul, il essaierait d’imaginer les débuts en partant des fins. Lorsqu’il apprend la mort brutale de sa femme enceinte, tout ce qui reste à l’homme désespéré est une page arrachée d’un roman dont il ne retrouve pas le début : une énigme pied de nez pour un deuil impossible.

Ce nouveau roman de Thierry Laget s’ouvre à la sortie d’une conférence donnée par l’ethnologue, qui marche vers la plage. A la lisière du ressac, une frange épaisse de brume sépare la terre des mers. Il y rencontre une jeune femme qui connaît l’existence du roman dont la dernière page manque. Ce qui revient à posséder le secret du passé, celui qui pourra rendre un avenir à l’homme prisonnier de l’énigme. Une voyante, une sorcière ? Qu’importe, c’est un coup de foudre… Sans jamais se départir de sa distance douce amère, le narrateur devra d’abord faire retour sur le passé pour dire comment on en est arrivé là, et comment on repart, dans un présent qui révèle d’étranges coïncidences, parfois hilarantes. Ce Roman écrit à la main propose une narration à clé, pour une histoire qui doit se lire de plusieurs façons, et peut-être plusieurs fois pour prendre tout son sens. A la fois roman fragile et thriller à rebours, pour faire douter le lecteur : tout événement est-il à double fond ? C’est cette nature ludique et subtile du récit qui lui permet de ne pas tricher avec son sujet profond, le deuil impossible, parce que la fiction est désignée comme seule ouverture sur la mort, passage par effraction de l’autre côté du rivage.

Le R.E.A.L.M. est ainsi traversé par le thème de l’ubiquité, art secret dont l’ethnologue se serait rendu maître pour réussir à donner deux conférences simultanément (!) : l’ubiquité comme fantasme du survivant qui voudrait partager la compagnie des disparus. La force de ce livre, c’est son goût du décalage, où se découvrent, sous un classicisme feint, un esprit baroque de dérision et l’ivresse des échappatoires. Ecrire à la main, comme un effort de sincérité et de concision biographique radicale : avec une économie rigoureuse, celle de la manipulation tragicomique d’un destin aux visages presque identiques, Thierry Laget développe la justesse musicale de son écriture. La voix singulière d’une ironie qui toise la mort, en écrivant comment on repart… en désirant l’exil.