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Proposer un livre d’entretiens avec Théodore Monod était une excellente initiative, tant il a d’idées à partager, nées et méditées au cours d’une vie longue et passionnante. Sa jeunesse dans l’atmosphère intellectuelle du protestantisme libéral, ses rencontres, ses connaissances, son expérience du désert et l’humanité de son esprit lui ont permis de développer une pensée où l’on sent une réelle liberté, celle qu’on construit en approfondissant, souvent dans la solitude, quelques thèmes invariants et universels qui ne livrent leurs secrets qu’à ceux qui les apprivoisent dans le silence et le respect.

Interroger Théodore Monod était donc l’occasion de l’amener à développer certaines des idées qui apparaissent dans ce livre. Elles concernent en grande partie les catastrophes environnementales vers lesquelles nous nous dirigeons. Après un bref rétablissement de la vérité au sujet des bombardements d’Hiroshima et de Nagasaki, qui auraient pu être évités et furent accomplis pour des raisons plus expérimentales que stratégiques, après un bref rappel du titre « incroyable » du Monde le jour d’Hiroshima : « Une révolution scientifique », Théodore Monod pointe surtout la désastreuse politique nucléaire de la France. Vision à court terme, manque de transparence, absence de démocratie et de réflexion publique, etc. : en ce domaine comme en bien d’autres, « de brillants technocrates organisent la mise en condition des citoyens ». Le nucléaire n’est en effet pas le seul domaine où l’information est filtrée, déformée ou retenue. « On estime aujourd’hui que 38 % de la production mondiale de céréales, 49 % de la production de plantes alimentaires et 90 % de la production de soja sont destinés à l’alimentation du bétail, représentant 64 % des terres cultivables. Or il suffirait de consommer seulement 10 % de moins de protéines animales pour libérer une surface agricole permettant de nourrir un milliard d’êtres humains. » Comment se fait-il que de tels chiffres et ce qu’ils impliquent comme réflexions -à défaut d’actions immédiates- soient si rarement portés à notre connaissance ?
Le rejet des croyances figées et des idées reçues préside également aux quelques passages où Monod appelle de ses vœux une relation vivante à la religion, une théologie en mouvement, qui se doit de rompre avec les dogmes rigides et la vision anthropocentrique de la doctrine chrétienne.

Enfin, moins politique, plus poétique, les plus beaux moments du livre nous emmènent au désert, lieu apte entre tous à nous ramener à l’essentiel, à ce dont la vie professionnelle et quotidienne nous détourne. « Le désert vous émonde. Vous y faites l’apprentissage de la soustraction. »
Malheureusement, ce besoin d’essentiel ne semble pas être partagé par tout le monde, à commencer par le journaliste qui fit ces entretiens. Nous le suggérions : interroger Monod était une occasion. Elle est en partie ratée : les questions, parfois stupides, usent d’un vocabulaire appauvrissant et témoignent d’un manque d’intérêt pour plusieurs des thèmes abordés, les réponses paraissent souvent à peine entendues et les idées que Monod pourrait approfondir sont presque toujours ramenées en surface. Chacun son désert.