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sur 5

Takeshi Kitano raconte comment, en 1988, au premier jour de tournage de son premier film, Violent cop, il se présenta à son équipe technique : « (…) j’ai joué le comique à rebours et j’y suis allé en tenue de kendo, avec le masque, la cuirasse et le sabre de bambou. Déguisé de la sorte, je leur ai dit : « A partir d’aujourd’hui, c’est moi le réalisateur ! Et vous ferez tout ce que je vous dirai ! » Cette anecdote, qui montre l’entrée en cinéma à la fois atypique et déterminé du réalisateur d’Hana-bi, compte parmi celles qui font la richesse de ce recueil de propos, entreprise éditoriale à la fois modeste et originale qui permet de cerner un peu mieux l’une des personnalités les plus passionnantes du cinéma contemporain. Réalisés entre 1993 et 1998 et publiés dans plusieurs revues japonaises, quatre entretiens font de Kitano, un portrait à plusieurs faces, chacune d’elles s’éclairant à la lumière du questionnement engagé par les interlocuteurs. Il faut dire que ces derniers constituent le premier intérêt du recueil. En effet, ce sont Akira Kurosawa, puis Shohei Imamura qui échangent avec Kitano ; puis Mathieu Kassovitz, admirateur du cinéaste japonais ; enfin, le livre se clôt par un échange passionnant avec Shiguéhiko Hasumi, philosophe japonais, grand connaisseur de la culture européenne et nippone, ami de Takeshi Kitano.

On sait que les propos d’un cinéaste ne sont jamais que le prolongement de son œuvre par d’autres moyens. Des mots de l’artiste sur son travail, il faut donc moins attendre les éléments d’une analyse approfondie des films -c’est le travail de la critique- que les clés possibles de l’œuvre, livrées spontanément et dans le désordre. Cette approche de l’entretien, qui n’envisage jamais l’échange que comme une suite de fragments à recoller, correspondant plus ou moins aux attentes et aux curiosités finement formulées du cinéphile, s’impose d’autant plus ici que les locuteurs, à l’exception du dernier, sont tous cinéastes. Il ne faut donc pas attendre de formulations savantes et théoriques, de commentaires sur l’histoire du cinéma : encore une fois, c’est l’affaire du critique ! Au cours des échanges, l’anodin et l’essentiel se mélangent constamment, comme si le magnétophone avait surpris les propos des membres d’une confrérie, s’abandonnant à quelque confidence et problème de métier, regardant peu ceux qui n’y travaillent pas.

Or, très vite, le plaisir qu’on prend au livre tient beaucoup à cette impression de propos en liberté. C’est que les conversations, menées à bâtons rompus, sans qu’aucune ligne directrice n’oriente les thèmes abordés, ouvrent sur une dimension trop inexplorée et pourtant si essentielle du cinéma : la fabrication des films. Sans être trop techniques, les sujets abordés par Kitano et ses « collègues » de travail nous plongent dans le monde très concret de « l’angoisse du cinéaste au moment du tour de manivelle ». Que reste-t-il de l’analyse savante sur « Imamura, cinéaste du corps et de la chair » quand celui-ci avoue sa crainte de tourner des scènes de sexe, par peur de révéler au public son inconscient sexuel ? Comment entendre Kitano, cinéaste vanté pour la rigueur de sa mise en scène, quand il explique que sa scripte lui recommande de faire des plans de coupe de montagne ou de ciel, au cas où des plans manqueraient au montage ? C’est l’un des intérêts de ce livre d’entretiens que d’exposer la différence entre le point de vue du cinéaste et celui du critique. Quand il regarde un film, Kitano déclare être obsédé par les coûts de production de la scène qu’il regarde. Ainsi, pour L’Anguille d’Imamura : « Combien d’anguilles a-t-il dû tuer ? De combien d’anguilles de même longueur a-t-il eu besoin ? » Regard professionnel, regard trop rarement dit.

Les mots d’un cinéaste comptent beaucoup pour comprendre son œuvre. Encore faut-il pouvoir entendre la simplicité de ce qui est dit, écouter l’énoncé sans a priori savants. La simplicité, comme cette phrase de Kitano, tellement parlante : « Au fond, un film, si ça n’a pas d’allure, ça ne vaut rien. » Or, l’allure est tout ce qui fait la beauté des films de Takeshi Kitano.