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sur 5

Assez peu d’éditeurs s’intéressent encore à la chose littéraire. Peu regardant quant à la qualité de ce qu’ils publient, ils ne s’émeuvent qu’à la lecture du résultat des ventes. Susannah Clapp n’est pas de ceux là. Éditrice de Bruce Chatwin en Angleterre, elle nous livre un portrait de celui qu’elle rencontra pour la première fois lorsqu’elle fut chargée de retravailler avec lui le manuscrit de En Patagonie.
Et les pages dans lesquelles elle raconte ce qu’ils firent du manuscrit sont parmi les plus intéressantes de ce portrait tant attendu ; on y découvre une éditrice ayant une vision juste du texte et des intentions de Chatwin, une éditrice capable d’imposer des coupes comme de laisser au texte sa folie en ne tentant pas d’en récupérer chacune des digressions. Chatwin était un érudit passionné par l’anecdote, un formidable causeur capable de donner à chacune d’entre elles une valeur littéraire, au mépris, par exemple, de l’exactitude historique ou chronologique : seule importait à ses yeux la « vérité » de l’anecdote, le paradigme, ce qu’elle révélait du lieu ou de la personne indépendamment de cette exactitude qui ne comble que les maniaques.

En ce sens, il est heureux que Susannah Clapp ne nous ait pas gratifié d’une biographie à l’américaine -ce qui, concernant Chatwin, n’était pas le moindre des écueils. Quand on consacre 1200 pages à des sédentaires aux vies monotones et confinées, le risque eut été, en écrivant la vie de celui qui traversa mille pays, d’écrire une biographie dont l’enjeu eut été de corriger la fiction, comme si la vérité se trouvait dans cette correction. Il eut été ridicule de tenter d’écrire à son sujet une biographie « à l’américaine » parce que la vie de Chatwin appartient à la légende, elle est d’un autre ordre, d’un autre temps que celui de l’Histoire, ou de la vérité des faits ou des individus. La littérature s’autorise ces raccourcis parce que ce qu’elle vise est ailleurs.

Et ailleurs, Chatwin s’y trouvait souvent. Épousant le rythme des récits de l’auteur du Chant des pistes, Susannah Clapp nous emmène sur ses traces à Patmos, l’île de saint Jean l’évangéliste, à Londres où, encore adolescent, il fut vite promu directeur du département des impressionnistes de Sotheby’s, au Bénin où il fut emprisonné, en Egypte dont il franchit la frontière grimé pour que les douaniers n’aillent pas regarder de plus près les pièces archéologiques qu’il emportait avec lui, en Argentine bien sûr, dont il rapporta En Patagonie, et à Nice, où il mourut du sida en 1989. Si elle n’a pas le talent de son ami disparu, son portrait d’un écrivain tient cependant tout seul, par la seule grâce de Chatwin lui-même. S’autorisant autant de digressions que lui, elle introduit dans les conventions du genre biographique une liberté qui, en bout de course, est le plus bel hommage qu’elle pouvait rendre à Chatwin.