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4
sur 5

Il ne faut pas s’attendre à lire une biographie classique de Joseph Roth ou découvrir son œuvre à la lecture de cet ouvrage. Il s’agit plutôt, avec les limites que cela suppose, d’un recueil de souvenirs et d’anecdotes. Mais le contexte historique (Première guerre mondiale, Révolution russe, éclatement de l’Autriche-Hongrie et montée du nazisme) et intellectuel (débats passionnés sur le sionisme et la Palestine, Trotski et le rôle des juifs pendant la révolution russe, les écrivains autrichiens autour de Karl Kraus ou Stefan Zweig…) dessine des perspectives très intéressantes derrière l’évocation du personnage de Roth.Soma Morgenstern a en commun avec Joseph Roth d’être né en Galicie dans une famille juive. Comme lui et comme nombre d’intellectuels juifs d’Europe centrale, ils manifestent dans leur vie et sur leur passeport (ou dans l’absence de leur passeport) les multiples contradictions d’une région écartelée entre la nostalgie de l’ancienne Autriche, l’appartenance à la Pologne et les convoitises russe et allemande. Contradictions auxquelles il faut ajouter la difficulté d’être juif dans un pays traditionnellement antisémite et de parler (et d’écrire) l’allemand, alors que se profile de plus en plus en Allemagne la menace national-socialiste. C’est ce contexte qui donne une grande partie de son intérêt à l’ouvrage.

L’évocation des années parisiennes est une véritable radioscopie du milieu des émigrés d’Europe centrale : monarchistes autrichiens autour de Otto de Habsbourg, juifs communistes allemands, artistes et aristocrates fuyant le nazisme, espions interlopes à la solde de la Préfecture de police.

Soma Morgenstern raconte donc toute une vie d’amitié, partagée dès 1913 à Vienne et qui se termine à Paris en 1939 par la mort de Joseph Roth, miné par l’alcool, dans une déchéance que toute son amitié n’a pu empêcher.

Le titre choisi par Morgenstern, Fuite et fin de Joseph Roth, est une allusion au roman de ce dernier, La Fuite sans fin, paru en 1926.

Béatrice Jaulin