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Très bref, poétique, assez irréel, J’ai toujours ton cœur avec moi est un récit pour dire la mort, les souvenirs, l’acceptation, le temps qui passe, l’héritage, la peur, le doute, le tout rapidement, dans une sorte de respiration du deuil, ce temps de pause entre l’annonce d’un décès et le retour au réel. Un temps de pause aussi pour pardonner : « La neige qui recouvre la petite ile de Flatey m’oblige à regarder droit dans les yeux cette argile dont je suis issue. La seule chose qui compte, c’est que Siggy est passée dans l’eau delà et qu’elle n’en reviendra pas. Ma maman qui jamais n’endossa le rôle de mère ».

A l’annonce de la mort de sa mère Siggy, donc, Hildur accomplit un dernier pèlerinage sur l’île de Flatey, où elle a passé ses dernières années. Elle y trouve une maison jaune, un vieux voisin, un marin aux yeux vairons, une lettre. Surtout, pour la première fois depuis des années, elle prend le temps de se remémorer cette femme si particulière, enthousiaste parfois, dépressive souvent, sans demi-mesure, incapable d’endosser son rôle de mère, qui lui a transmis son incapacité à faire grandir un enfant. Une inconnue pourtant proche, dont elle ne sait plus si, ou comment, elle l’a aimée. Dans ce lieu qu’elle ne connaît pas, elle revit ses ruptures : l’absence du père, le départ du frère, l’éloignement du fils. Ses balises s’estompent, ce qu’elle a mis en place pour oublier disparaît, ses souvenirs s’entrechoquent, se mélangent, les histoires s’entrecroisent.

Le récit ne s’accommode d’aucune longueur. On accompagne Hildur comme on marcherait à ses côtés le temps d’une promenade en bord de mer. Il ne se passe pas grand-chose et, pourtant, les fils qui se dénouent apportent l’essentiel. Une forme de pardon et d’apaisement, une mémoire oubliée. Les repères sont effacés tant pour le personnage que pour le lecteur. Peut-être parce qu’Hildur s’est construite par bribes, enfermée dans l’imaginaire de sa mère, jusqu’à ce qu’elle parvienne à partir. Sa mort pourrait la libérer une fois pour toutes ; ce qu’on sent, c’est ce flottement, cet entre-deux, ce temps d’abandon. Avec pudeur, Soffia Bjarnadottir restitue ce sentiment du vide, de l’absence, et les mécanismes en marche pour revenir au monde.

Dans ce bout du monde, cet entre-deux-côtes, il y a juste la place pour faire revivre les mythes. Icare. Le phénix. Une quête d’inabouti : « J’ai envie de vivre et de mourir à la fois. D’être et de partir. Nous sommes tous bipolaires. Le désir d’un retour aux sources vit en chacun de nous, en lui s’unissent les balbutiements et la fin ». Les temps de récit s’empilent, sans liens évidents. Il y a un décalage constant entre les images que se projette Hildur, souvent étranges, oniriques, son ton, froid, et le sentiment qui nimbe le texte, entre mélancolie et poésie douce-amère. On sent que le puzzle ne sera jamais complet. Soffia Bjarnadottir écrit juste assez pour laisser le vide exister. Juste assez pour un personnage fragile, livré à lui-même, orphelin. Et puis Hildur repart, pas plus complète qu’à l’arrivée, avec ses blessures et ses failles, sa solitude. Mais apaisée. Portée, peut-être, par cette croyance : « Il est important de partir en quête de l’invisible. De s’éveiller au monde que renferme l’obscurité ».

Traduit de l’islandais par Jean-Christophe Salaün.

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