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sur 5

Sarah Hall continue sur sa lancée : née en 1974 (!), auteur d’un premier roman couronné par le Commonwealth Writers First Novel Prize en 2002, elle est en bonne position sur la liste du Booker Prize (juste derrière le dernier David Mitchell, Cloud Atlas, pour le moment favori chez les bookmakers) avec ce deuxième opus, Le Michel-Ange électrique. Et force est en effet de s’incliner : dans une écriture baroque et flamboyante, Sarah Hall dissèque le monde et se plonge dans des univers parallèles avec un soin du détail qui confine au merveilleux. On suit son Michel-Ange marginal à travers les années sans jamais cesser d’être fasciné, sur le fil de son aiguille de tatoueur. Le héros : le petit Cyril Parks, né au début du siècle dernier dans une station balnéaire anglaise battue par les vents, Morecambe, villégiature pour les pauvres des mines du Nord venus chercher au grand air la guérison pour leurs poumons phtisiques. Dans une ambiance étrange, hivers mornes et étés fondus dans une atmosphère délitée, l’enfant grandit sans son père, mort en mer juste avant sa naissance. Sa mère tient l’Hôtel de la Baie, une pension pour les malades, et, dans le secret des chambres d’hôtes, joue parfois à la faiseuse d’anges. Aussi discrète que remarquable, elle laisse sa présence imprégner chaque moment de l’éducation de son fil, tandis que les années s’écoulent autour de jeux d’enfants anodins.

Le temps semble immobile, jusqu’au jour où Riley, fantôme des bas fonds de la ville, tatoueur de son état, remarque le coup de crayon de Cyril et décide de le former à son art. Aux côtés de cet alcoolique invétéré, l’adolescent vivra des années de brimades, d’exigences absurdes, d’abnégation et de dévouement ; un étrange rapport se tisse entre l’élève et le maître, tout de haine, de rage et d’affection. Lentement s’ancre au plus profond du jeune apprenti bien plus qu’un travail : la passion du tatouage, qu’il décide, à la mort de Riley, d’aller explorer dans un autre univers… On se retrouve alors à New York, dans une boutique du coeur de Coney Island, foire perpétuelle, lieu de rencontre de tous les cirques, monstres et folies, univers fantastique, surenchère perpétuelle de la bizarrerie. Sarah Hall offre là des pages magnifiques, luxuriantes, nous promenant entre les baraques, les artistes et les fous, les phénomènes d’exhibition aux corps travaillés, maquillés, déformés, jusqu’à rencontrer celle par qui le drame arrive : Grace, l’écuyère qui n’aura qu’un seul souhait, donner son corps à Michel-Ange pour un gigantesque tatouage, sous le motif unique d’un même oeil répété à l’infini… Initiation, quête, fondements identitaires : autour du tatouage se déroule au fil du texte une gigantesque fresque qui ne laisse de côté aucun sentiment humain. Stupéfiant et terrible, excessif et désespéré, hanté en permanence par les voix de chacun de ses personnages, le roman vibre d’une vie propre. Et de cette explosion, on conserve finalement tout ce qu’on peut rêver, qui fait naître entre les lignes la magie.