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3
sur 5

James Flint a grandi dans un coin de campagne anglaise entre comics, SF et romans russes, bidouillant ses ordinateurs et se recréant un univers solitaire à l’aune des nouvelles technologies que le XXe siècle mettait de plus en plus rapidement en place. Oxford, Warwick, diplôme de philo en poche : il devient journaliste et jazzman, partageant son temps entre Londres et Buenos Aires. En 2002, il publie Habitus : un roman colossal et encensé par la critique qui propose rien moins qu’une histoire de la seconde moitié du siècle et de ses bouleversements technologiques. Avec Douce apocalypse, il explore le temps de la nouvelle : ses douze textes très courts orientent le lecteur sur des voies subtilement détournées. Le réel ordinaire se transforme en fantastique discret, à la limite parfois du fait divers banal, stigmatisé soudain par une déviance insoupçonnée ; on entre dans des esprits éloignés de la normale et dans le même temps incroyablement proches d’elle… Pour des personnages qu’on croit d’abord ordinaires vient toujours le moment de se trouver poussés à la marge d’existences convenues, ce moment précis où tout peut basculer. Et où tout bascule justement, dans un décor installé de main de maître, dénonciation du monde en place sous un regard objectif à la cruauté lucide, glacée et sans aucune complaisance. Flint applique un principe simple : une idée, une nouvelle. Le mélange des genres fait qu’aucun texte ne se ressemble, le style bifurquant sans qu’on puisse cerner une trace récurrente qui servirait de guide. On est sans cesse entraîné sur de nouvelles voies, les mieux à même de nous faire pénétrer au plus profond des créations engendrées par un univers de plus en plus voué à la technologie et ses possibles dérives.

Tout commence par une confession, celle d’un auteur qui raconte le travail d’écriture sous son angle le plus ingrat et le compare à la course interminable du marathonien. Les textes se succèdent sur un fil étroit, à la marge de notre monde habituel. Nouveaux cauchemars, dégénérescence, déshumanisation, perverses dérives, tout y passe : une jeune fille reste éternellement vierge grâce à l’action de robots minuscules, ignorant les viols répétés dont elle est la victime ; un homme se construit une forteresse dont il ne peut s’échapper, victime consentante de son obsession sécuritaire ; Venise, 2001 : un collectionneur d’art se trouve face à la réincarnation du Maître de Hausbuch, Albrecht Dürer en personne, qui lui vole sa jeune épouse ; un homme organise se propres funérailles par le truchement d’un jeu de petites annonces… Cruellement de notre temps, les textes de Flint ? Sans aucun doute. Clonage, nano-robots, psy à outrance, dérives sécuritaires, fantasmes de réincarnation, toutes les thématiques contemporaines qui poussent aux angoisses millénaristes tourbillonnent entre les pages et nous lancent un clin d’oeil ou un avertissement. Un regret quand même : la brièveté des textes. On lit le recueil d’une seule traite et on en garde les idées, excellentes, en oubliant cependant la forme qui n’a pas le temps de s’installer car tout va trop vite, tout reste trop court. Comme si on n’avait finalement dans ce Douce apocalypse qu’un échantillonnage du talent de Flint, à prolonger.