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L’écrivain italien Leonardo Sciascia avait déjà tiré un livre de cette histoire, La Disparition de Majorana : c’est donc en toute logique que Jordi Bonells, croisant un peu par hasard la piste du physicien sicilien Ettore Majorana, disparu de manière inexpliquée dans la nuit du 27 au 28 mars 1938 sur un bateau qui l’emmenait de Palerme à Naples, a intitulé son récit La Deuxième disparition de Majorana. Bonells n’est pourtant ni physicien, ni détective : catalan d’origine, il enseigne la littérature hispanique dans les universités françaises. Ses recherches l’ont amené à s’intéresser aux disparus d’Argentine, ces centaines de citoyens plus ou moins opposants (souvent moins que plus) enlevés, torturés et éliminés par les sbires du régime des Généraux, dans les années 1960 et 1970 ; il s’envole donc pour quelques semaines sur place, à Buenos Aires et aux quatre coins du pays, afin d’interroger plusieurs écrivains argentins et de nourrir son projet de recherche sur « la mise en dictature du roman » (comment les écrivains argentins ont-ils vécu durant cette période, et comment l’ont-ils restituée dans leurs livres ? « Un sujet d’autant plus passionnant, note Bonells, que l’histoire du roman contemporain porte en elle la trace originelle de ce premier disparu qu’est Don Quichotte » ; « la figure du disparu hante toute l’histoire de la littérature contemporaine », ajoute-t-il, citant, outre Le Disparu de Kafka, « tel roman de Joseph Conrad, Luigi Pirandello, Vladimir Nabokov, Thomas Bernhard, Antonio Tabucchi, Roberto Bolaño ou Patrick Modiano »). Une fois sur place cependant, le hasard des entretiens et des rencontres le pousse à déborder son champ de recherches initial pour s’intéresser au cas Majorana, dont il rencontre étrangement l’ombre à plusieurs reprises.

Physicien de renom, Majorana s’est volatilisé sans que personne n’ait jamais retrouvé sa trace. Selon Leonardo Sciascia, il aurait choisi de disparaître afin de ne pas avoir à endosser la responsabilité des horreurs qu’allaient permettre les découvertes de la physique atomique dans les décennies qui allaient suivre (bombe A, Hiroshima et compagnie) : « sa thèse, résume Bonells, fait de Majorana un visionnaire qui aurait anticipé grâce à son génie scientifique et sa clairvoyance les effroyables conséquences des recherches sur l’atome. Le résultat en aurait été une terrible crise de conscience provoquée par un péril atomique encore au stade virtuel. En somme, Ettore Majorana aurait été le type même du savant confronté aux retombées historiques, sociales et éthiques de ses recherches scientifiques ». La thèse de Sciascia est certes romantique, mais elle ne convainc qu’à moitié l’auteur : « Les grandes causes ne poussent ni au suicide ni à la disparition ». La question Majorana reste donc entière : qu’est-il advenu du physicien après sa disparition en 1938 ? Pourquoi a-t-il disparu, ou choisi de disparaître ? Où s’est-il caché, sous quelle identité, pour quels motifs ? C’est cette enquête que raconte La Deuxième disparition de Majorana, sur le mode d’un gonzo-reportage truffé de références littéraires qui joue ironiquement et élégamment avec les codes du roman noir (visites sur place, archives, indices, fonctionnaires louches et système D). Ses recherches sur les écrivains argentins le mettent sur la piste d’un certain Hector Maggiore, soi-disant professeur ou ingénieur, joueur d’échecs brillant et homme d’une discrétion à toute épreuve. Se pourrait-il qu’il s’agisse d’Ettore Majorana ? La ligne de son travail dévie et se dédouble, la recherche littéraire laisse la place à une quête personnelle de plus en plus obsédante, qui pousse finalement Bonells à démissionner pour mieux poursuivre son enquête. Jusqu’à cette certitude finale, qui ouvre le livre : « Je suis en mesure de pouvoir affirmer, après deux ans d’enquête, que le physicien italien Ettore Majorana, disparu dans la nuit du 27 au 28 mars 1938 pendant la traversée de Palerme à Naples, a vécu en Argentine sous un faux nom, entre le 4 avril 1939, date de son arrivée à Puerto Madero, et fin juillet 1976 ». Un texte remarquable, entre le polar et l’essai, la littérature et la réalité, où Bonells sonde toutes les strates du gouffre que représente la disparition volontaire, cette volonté de « ne pas être retrouvé, tout en désirant être recherché ».