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4
sur 5

Barker vivote d’un job mal payé. Glade est serveuse. Jimmy est chef de produit. Le premier est engagé pour buter la deuxième. Quant au troisième, il a peut-être été un peu loin en voulant faire efficace pour le lancement européen de Kwench !, une boisson non alcoolisée orange vif. Un innocent soft drink dans lequel l’habile Rupert Thomson, cet écrivain britannique de 45 ans dont on se rappelle le formidable Traumatisme (Stock, 1998), va concentrer, outre la substance de l’intrigue de ce cinquième roman, un brin de critique sociale non seulement bienvenu mais en plus excellemment amené. Pour faire connaître les petites canettes orange, en effet, Jimmy a la riche idée de coloniser les cerveaux de quelques centaines de cobayes qui, innocemment, vont propager sans s’en rendre compte la bonne parole publicitaire à travers toute l’Angleterre (on les appelle des ambassadeurs).

Le talent de Rupert Thomson réside pour bonne partie dans la construction de son roman dont il fait un polar tragi-commercial rudement bien mené, où les informations sont distillées au compte-gouttes. Au fur et à mesure du texte, divisé en trois volets, sont dévoilés les rouages de l’intrigue, dont on comprend peu à peu l’habile mécanisme ; dans un Londres dont il semble connaître les coulisses comme sa poche, l’auteur fait foisonner des personnages plus ou moins recommandables. Au versant quasi policier du roman s’ajoute donc un brillant scénario catastrophe où Thomson évalue les effets potentiels de petits bricolages cérébraux qu’aurait tout aussi bien pu imaginer Orwell. Il ne s’agit plus de proposer le produit mais de l’imposer, d’en bourrer le consommateur jusqu’à la gueule (et, de fait, Glade s’inonde le gosier de Kwench ! jusqu’à en vomir, avant de rouvrir une canette…) sans même qu’il en ait conscience, d’éveiller des réflexes d’achat généralisés, de pratiquer la lobotomie commerciale à grande échelle. C’est cela, Soft : un monde trempé de soda orange où l’imaginaire social est gobé par un projet industriel, et où le moindre geste (« vivre, respirer, rêver ») profite à une multinationale plus intelligente que les autres. Le fantasme de la société d’abondance se transforme en cauchemar de la manipulation totalitaire, le citoyen lambda en relais-zombie du plan marketing, le polar jubilatoire en réflexion acide sur la société du spectacle version 2000. Soft : c’est un monde merveilleux qui nous attend.